Il existe en Europe un pèlerinage qui ne ressemble à aucun autre. Pas de chemin de pierres, pas de gîtes d’étape, pas de balisage jaune et rouge. Juste 60 kilomètres de toundra arctique, un sac lourd, des traversées de rivière à gué et, au bout, une chapelle de pierre sèche perdue dans les montagnes du nord-ouest de la Suède. C’est la Präststigen, le « sentier des prêtres », que raconte le Guardian.
Le récit commence par une scène improbable : une poignée de marcheurs en vestes imperméables entassés sur des bancs de bois bas, dans une chapelle où le vent arctique s’engouffre par les fissures d’un mur de pierres sèches isolé avec des poils de renne. Le prêtre, Mogens Amstrup Jacobsen, dézippe sa propre veste de pluie noire pour laisser apparaître son col romain. Nous sommes à Alkavare, et personne n’est venu là par hasard.
Un itinéraire de 60 km vers une chapelle de 1788
La Präststigen relie Kvikkjokk à la chapelle d’Alkavare, construite en 1788. Le nom dit tout : c’est le chemin que les prêtres empruntaient autrefois pour venir célébrer un office chaque été. Aujourd’hui encore, les randonneurs et les pèlerins les plus persévérants peuvent assister à cet office, le dernier week-end de juillet.
La distance est de 60 kilomètres, soit 37 miles. Ce chiffre seul ne dit rien de la difficulté, car l’itinéraire se situe à la lisière ouest du parc national de Sarek, qui abrite certaines des plus hautes montagnes et des plus raides vallées de Suède.
Ce qui distingue radicalement ce trek des grands itinéraires européens :
- aucun camping ni refuge touristique sur le parcours ;
- seulement quelques sections éparses du célèbre Kungsleden ;
- aucun autre sentier balisé ;
- une pratique obligatoire en bivouac, avec un sac lourd et un vrai sens de l’aventure.
Autrement dit, il n’existe pas d’infrastructure pour rattraper une erreur de préparation. C’est précisément ce qui fait la réputation du lieu. Si vous n’avez jamais bivouaqué, nos repères pour un premier bivouac constituent un préalable utile, et notre dossier sur la réglementation du camping sauvage permet de comprendre ce qui est autorisé selon les pays et les parcs.
« Notre dernière grande wilderness »
Le diplomate suédois Dag Hammarskjöld décrivait en 1926 ce territoire comme vår sista stora vildmark, « notre dernière grande wilderness ». La formule a marqué les esprits. Elle mérite pourtant d’être nuancée.
« Je déteste quand les gens emploient le terme de wilderness », explique Christian Heimrot, de l’opérateur local Laponia Adventures. « C’est un paysage vivant, des gens ont vécu, travaillé et façonné cette terre pendant des milliers d’années. »
Le rappel est important. Le parc national de Sarek fait partie de la région plus large de Laponia, reconnue site du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996, pour sa valeur à la fois culturelle et naturelle. Ces terres sont le territoire traditionnel de pâturage des rennes des Sami, le dernier peuple autochtone d’Europe, qui continuent de transmettre une connaissance intime du milieu, même si les troupeaux sont désormais suivis à moto et en motoneige.
Le mot sami pour désigner la région de Laponia est le même que celui qui désigne le peuple : Sápmi. Une manière de dire l’indissociabilité entre les habitants et leur environnement. Autrement dit : pas une wilderness, mais assurément un pays sauvage.
Le voyage pour y arriver
Rejoindre le départ de la Präststigen est déjà une itinérance. Le trajet suit la route nord depuis Luleå, franchit le cercle polaire arctique, puis atteint Jokkmokk, connue pour ses fameux marchés sami de février.
De là, le chemin se poursuit :
- une heure de plus vers l’ouest jusqu’à la ville de Kvikkjokk ;
- une courte traversée en bateau du lac Sakkat pour atteindre le départ du sentier ;
- puis six nuits de bivouac pour accomplir l’itinéraire.
La première section grimpe raide, en lacets serrés dans une forêt de bouleaux, avec des myrtilles et des plaquebières sauvages qui bordent le sentier. Plus haut, la forêt s’arrête et la vue s’ouvre enfin sur Sarek. Vers le nord se dresse le sommet de Bårddetjåhkkå, où le géologue suédois Axel Hamberg fit construire un observatoire en 1911 pour ses études météorologiques et glaciaires.
Le rythme du bivouac s’installe vite : eau puisée dans un lac à l’eau cristalline, ragoût de renne au dîner, et un masque de sommeil indispensable pour supporter le soleil de minuit. Ce dernier point est probablement la surprise la plus fréquente des premiers voyages dans le Grand Nord : la lumière ne disparaît jamais vraiment en été. Notre article sur randonner en Islande aborde le même phénomène, et nos repères sur la randonnée en Finlande complètent le tableau nordique.
Des cairns pour seul balisage
La suite du trek traverse la vallée du Vállevágge, sous un ciel d’un bleu improbable. Le silence n’est rompu que par le vent. Le seul guide est un livre, Priest’s Path de Hans Fowelin, publié uniquement en suédois à ce jour. Fowelin y a tracé un parcours de cairns censés baliser la route.
La réalité est plus rustique que le principe. Si quelques cairns sont de solides tours carrées, la plupart ne sont guère plus qu’une pierre posée en appui contre une autre, de simples chuchotements de balise dans un paysage de pierriers et de moraines. C’est une expérience d’orientation radicalement différente de celle d’un sentier balisé français.
La flore surprend. Aux boutons d’or et à la bruyère familières s’ajoutent les fleurs bleues de la gentiane des montagnes, les baies rouges du lagopède et une angélique sauvage étrange, source de vitamine C pour les Sami. Le botaniste Carl Linnaeus avait parcouru la région lors de son expédition dans le nord de la Suède en 1732, et la première partie du sentier est parfois appelée « sentier de Linnaeus ».
Ce dépaysement botanique fait partie du plaisir. Notre article sur les fruits sauvages en randonnée donne des repères utiles sur ce que l’on peut cueillir, et nos repères pour lire les paysages et la végétation aident à interpréter un milieu aussi particulier.
Le quatrième jour : la chapelle apparaît
Le quatrième jour, la chapelle d’Alkavare apparaît sur un éperon rocheux, au-dessus des eaux bleu glaciaire du lac Alggajavvre, entourée de hauts sommets et de vallées. Le récit du Guardian décrit une beauté totale, et une journée passée le visage fendu d’un sourire de grand vent.
L’accès final implique des passages de rivières, de l’eau de fonte glaciaire jusqu’à mi-tibia. C’est un élément à intégrer dans la préparation : une traversée à gué se prépare, elle ne s’improvise pas. Nos repères pour préparer une randonnée en montagne et notre dossier sur un premier trek rappellent les bases de l’itinérance sauvage.
La chapelle elle-même tient de l’exploit de sobriété : des murs de pierre sèche isolés avec des poils de renne, des bougies dans des appliques de laiton qui vacillent, des bancs de bois bas. Un lieu pensé pour durer dans un environnement qui ne pardonne pas l’erreur de conception.
Pourquoi ce trek vaut d’être connu
Trois raisons rendent la Präststigen intéressante, même pour qui ne la marchera jamais.
D’abord, elle rappelle qu’un itinéraire peut se définir par sa destination sans posséder d’infrastructure. Ici, tout le parcours existe parce qu’un office religieux devait être célébré. Le sentier découle du but, et non l’inverse.
Ensuite, elle illustre une autre manière de voyager en montagne, plus proche de l’expédition que de la randonnée encadrée. Les 60 kilomètres ne sont pas difficiles par leur distance, mais par leur isolement.
Enfin, elle pose une question utile sur le mot « sauvage ». Dans une région où des populations ont vécu, travaillé et façonné les paysages pendant des millénaires, et où l’activité pastorale continue, ce que l’on appelle wilderness est en réalité un territoire habité et géré. Ce regard vaut pour les montagnes françaises aussi : nos repères sur les patous et l’activité pastorale décrivent la même cohabitation, avec d’autres acteurs.
Laponia Adventures prépare d’ailleurs un nouveau voyage de groupe sur la Präststigen, dont le lancement est prévu l’an prochain.
L’idée à retenir
La Präststigen, ou « sentier des prêtres », relie Kvikkjokk à la chapelle d’Alkavare en 60 kilomètres, à la lisière du parc national de Sarek, dans le nord-ouest de la Suède. Pas de camping, pas de refuge, pas de sentier balisé : le bivouac est la seule option, avec des gués de rivière et un balisage réduit à quelques cairns. Le but, une chapelle de 1788 où un office est encore célébré le dernier week-end de juillet, justifie à lui seul le voyage. Si l’itinéraire dépasse le cadre d’une sortie classique, il rappelle une évidence utile : certains lieux ne valent pas pour leur difficulté, mais pour ce qu’ils demandent en échange.
Questions fréquentes
Où se trouve la Präststigen ?
Dans le nord-ouest de la Suède, entre Kvikkjokk et la chapelle d’Alkavare, à la lisière du parc national de Sarek, dans la région de Laponia.
Quelle est la longueur du parcours ?
Environ 60 kilomètres, soit 37 miles, accomplis en général sur six nuits de bivouac.
Peut-on dormir en refuge sur cet itinéraire ?
Non. Il n’y a ni camping ni refuge touristique sur le parcours, et le bivouac est la seule solution. Renseignez-vous sur les règles applicables au parc national avant de partir.
Pourquoi parle-t-on d’un pèlerinage ?
Parce que le sentier suit la route qu’empruntaient autrefois les prêtres pour célébrer un office dans la chapelle d’Alkavare. Cet office est encore célébré aujourd’hui, le dernier week-end de juillet.
Faut-il un guide pour la faire ?
Ce n’est pas obligatoire, mais l’absence de balisage, les gués de rivière et l’isolement rendent l’encadrement par un opérateur local conseillé si vous n’avez pas d’expérience de l’itinérance sauvage en milieu arctique.





