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Pourquoi on dort si mal en refuge d’altitude : l’explication qu’on donnait est fausse

Arnaud Houde par Arnaud Houde
Publié le 10 octobre 2026
Lecture 6 min
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Il y a une expérience que connaissent tous ceux qui ont dormi en refuge d’altitude : on se couche épuisé, on se réveille en sursaut plusieurs fois dans la nuit, on a l’impression de n’avoir presque pas dormi, et au matin on est plus fatigué qu’en arrivant. Ce n’est pas une impression, et ce n’est pas le bruit des dortoirs.

Le sommeil en altitude est un objet d’étude sérieux depuis des décennies. Et une découverte récente a bouleversé l’explication qu’on donnait depuis longtemps.

Ce qui se passe vraiment la nuit

Quatre phénomènes sont documentés, et ils se cumulent.

  • L’hypoxie nocturne. Il y a moins d’oxygène en altitude, et la littérature est claire sur un point : l’hypoxémie est plus sévère pendant le sommeil que pendant l’éveil. Votre sang est moins oxygéné la nuit que le jour.
  • La respiration périodique, de type Cheyne-Stokes : une alternance de phases d’hyperventilation et d’apnées. Elle est décrite comme quasi universelle chez les personnes séjournant en altitude.
  • Les réveils et micro-éveils fréquents, qui morcellent la nuit.
  • Un changement de l’architecture du sommeil : davantage de sommeil léger, et une réduction du sommeil lent profond comme du sommeil paradoxal.

Ce dernier point est le plus solide de tous. Une revue critique de 2015 conclut que les réductions de sommeil lent profond sont « les changements les plus systématiquement retrouvés » dans la structure du sommeil en altitude, mesurés par polysomnographie.

L’explication qu’on donnait, et qui vient d’être corrigée

Pendant longtemps, le raisonnement était simple : la respiration périodique cause les réveils, donc elle cause le mauvais sommeil. Supprimez-la, et vous dormirez mieux.

Une étude de 2024 publiée dans le Journal of Physiology a testé cette hypothèse de façon élégante : un essai randomisé contrôlé contre placebo, utilisant de l’oxygène et du CO2 inspirés pour supprimer la respiration périodique nocturne, et mesurer l’effet sur l’architecture du sommeil.

Résultat : la conclusion des auteurs est sans ambiguïté. La suppression de la respiration périodique nocturne n’a pas entraîné de changement pertinent de l’architecture du sommeil. Ils concluent que la respiration périodique n’explique pas la détérioration du sommeil observée en altitude.

C’est une correction importante, et elle contredit tout ce qu’on lit dans la majorité des articles de vulgarisation. Ce n’est pas la respiration qui casse la nuit. Le mécanisme exact reste d’ailleurs débattu : une revue de référence écrivait déjà qu’on ne sait pas si l’instabilité du sommeil est déclenchée par la respiration périodique ou l’inverse.

À partir de quelle altitude ça commence ?

Il n’y a pas de seuil unique, et c’est une des choses les plus mal rapportées sur le sujet. Les données disponibles permettent de dresser une progression.

  • Chez les personnes sensibles, la respiration périodique peut débuter au-dessus d’environ 2 000 m.
  • Elle est fréquente au-dessus d’environ 2 580 m.
  • Elle est quasi universelle au-dessus d’environ 4 900 à 5 000 m.
  • Les modifications du sommeil mesurées à l’électroencéphalogramme apparaissent dès environ 2 590 m.

Un détail contre-intuitif mérite d’être connu : jusqu’à environ 3 000 à 3 500 m, la respiration périodique peut être avantageuse, parce qu’elle stabilise la saturation en oxygène à un niveau relativement élevé. Ce sont ses inconvénients qui dominent au-delà : les réveils fréquents finissent par priver de sommeil, avec les conséquences mentales et physiques que l’on devine en montagne.

La sévérité est corrélée à la sensibilité respiratoire de chacun, en particulier à l’hypoxie. Deux personnes à la même altitude ne vivront donc pas la même nuit. Nos repères sur le mal des montagnes décrivent la même variabilité individuelle pour les symptômes diurnes.

Ce qui aide réellement

Trois leviers sont documentés, avec des niveaux de preuve inégaux.

L’acclimatation progressive, avec une ascension par paliers, est présentée comme la référence. C’est aussi la logique de sécurité générale en altitude, que nous détaillons dans notre dossier sur la randonnée en montagne et notre article sur le premier trek.

L’acétazolamide. Ce médicament réduit la respiration périodique de 50 à 80 % selon une revue de référence, diminue l’index d’apnées-hypopnées et améliore l’oxygénation nocturne. Une méta-analyse précise qu’une dose quotidienne de 250 mg pourrait être aussi efficace que des doses plus élevées chez les trekkeurs en bonne santé. Attention cependant : c’est un médicament, avec des effets indésirables et une prescription médicale. Rien de tout cela ne se décide sur un forum.

La descente ou l’oxygénothérapie, pour les cas sévères.

Ce qui ne marche pas, ou déçoit

Cette partie est aussi utile que la précédente, parce qu’elle évite de perdre son argent et son énergie.

  • Cibler uniquement la respiration périodique. On vient de le voir : la supprimer n’améliore pas l’architecture du sommeil.
  • La naltrexone. Un essai croisé contrôlé publié en 2025 a observé, contre l’hypothèse des auteurs, une dégradation de la saturation nocturne, de la qualité du sommeil et du score de mal aigu des montagnes. Autrement dit : nuisible.
  • Les appareils à pression positive, les hypnoïdes et la théophylline apparaissent « moins pratiques et moins efficaces que l’acétazolamide » selon une revue de 2013.
  • L’acétazolamide et la théophylline peuvent réduire l’index d’efficacité du sommeil, selon une méta-analyse de 2018 : améliorer la respiration ne garantit donc pas un meilleur sommeil ressenti.

Sur les somnifères, la prudence s’impose face aux affirmations générales. Une méta-analyse de 2018 relève que le zaléplon et le zolpidem ont montré une amélioration du sommeil subjectif et objectif sans déprimer la ventilation, contrairement au témazépam, non supérieur au placebo dans l’étude citée. Cela ne signifie pas qu’ils sont anodins en altitude. Cela signifie qu’on ne peut pas écrire « les somnifères sont dangereux en altitude » en bloc.

Et pour une nuit ou deux en refuge ?

C’est la limite principale de ces travaux, et elle concerne directement la randonnée.

La quasi-totalité des études porte sur des séjours de plusieurs jours ou des expéditions, pas sur une ou deux nuits en refuge d’altitude. Les ordres de grandeur restent utiles, mais on ne peut pas les transposer tels quels à un week-end.

Une chose est sûre : même acclimaté, le sommeil en altitude reste souvent altéré. Promettre le contraire serait faux. En revanche, une nuit en refuge suivi d’un retour en vallée se rattrape ; c’est l’accumulation sur plusieurs jours qui devient un vrai facteur de risque, notamment parce que la fatigue dégrade le jugement et l’équilibre. Nos repères sur la vie en refuge abordent les aspects pratiques de ce type de nuitée.

L’idée à retenir

Le mauvais sommeil en refuge d’altitude est réel et mesuré : hypoxie nocturne plus sévère qu’en journée, respiration périodique quasi universelle, réveils fréquents, et réduction du sommeil lent profond comme du sommeil paradoxal. Mais l’explication classique est fausse. Un essai randomisé de 2024 a montré que supprimer la respiration périodique nocturne n’améliore pas l’architecture du sommeil : elle n’explique donc pas, à elle seule, la mauvaise nuit. Les seuils sont progressifs, pas nets : dès environ 2 000 m chez les personnes sensibles, quasi systématique au-delà de 4 900 à 5 000 m. Ce qui aide vraiment reste l’acclimatation progressive. Et jusqu’à environ 3 000 à 3 500 m, la respiration périodique n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Sources

  • Ainslie PN et al., « Breathing and sleep at high altitude », Respir Physiol Neurobiol, 2013
  • Bloch KE et al., « Sleep at high altitude: guesses and facts », J Appl Physiol, 2015
  • Küpper T et al., « Cheyne stokes breathing at high altitude », Sleep Breath, 2008
  • Burgess KR & Ainslie PN, « Central Sleep Apnea at High Altitude », Adv Exp Med Biol, 2016
  • Ibrahim A et al., « Effects of periodic breathing on sleep at high altitude » (essai randomisé), J Physiol, 2024
  • Liu HM et al., « The effect of acetazolamide on sleep apnea at high altitude », Ther Adv Respir Dis, 2017
  • Kong F et al., « Pharmacological agents for improving sleep quality at high altitude », Sleep Med, 2018
  • Foster K et al., « Effects of Naltrexone on Sleep Quality and Periodic Breathing at High Altitude », High Alt Med Biol, 2025
  • Wickramasinghe H & Anholm JD, « Sleep and Breathing at High Altitude », Sleep Breath, 1999
  • Ortiz-Naretto AE et al., « Sleep respiratory disturbances during the ascent to Mount Aconcagua », Sleep Sci, 2018
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Arnaud Houde

Passionné d’activités de plein-air et d’aventures, la randonnée a été pour moi une révélation il y a quelques années, raison pour laquelle j'ai décidé de lancer mapetiterando.fr afin de partager et faire découvrir au plus grand nombre la pratique de la randonnée.

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