Depuis une trentaine d’années, une idée circule dans les livres, les documentaires et les conversations de forêt : les arbres se parleraient. Ils s’échangeraient des signaux d’alerte, se nourriraient entre eux, et les plus vieux prendraient soin de leurs jeunes. Une sorte d’internet souterrain, qu’on appelle le « wood wide web ».
L’idée est belle. Elle est aussi très contestée par une partie de la communauté scientifique, et le débat mérite d’être raconté honnêtement, parce qu’il est plus intéressant que le mythe.
Ce qui est vrai : les champignons relient bien les arbres
Le point de départ est solide, et il est étudiable. La plupart des arbres vivent en symbiose avec des champignons : les racines et les filaments fongiques s’associent pour former ce qu’on appelle des mycorhizes. Les champignons apportent à l’arbre de l’eau et des minéraux qu’ils vont chercher loin dans le sol ; l’arbre leur fournit les sucres qu’il produit par photosynthèse.
Et ces réseaux fongiques peuvent relier plusieurs arbres entre eux. C’est ce qu’on appelle un réseau mycorhizien commun. Ce n’est pas une hypothèse : c’est un fait observé.
L’étude qui a lancé tout le sujet est signée par une équipe dirigée par la chercheuse canadienne Suzanne Simard, et publiée dans Nature en août 1997. Son titre est prudent, il faut le noter : « Transfert net de carbone entre espèces d’arbres ectomycorhiziennes sur le terrain ».
Et son résumé l’est tout autant. Les auteurs écrivent que des transferts de carbone, d’azote et de phosphore à travers des mycéliums interconnectés « ont été mesurés fréquemment en laboratoire, mais on ne sait pas si le transfert est bidirectionnel, s’il existe un gain net pour une plante sur son partenaire connecté, ou si le transfert affecte la performance des plantes sur le terrain ».
Autrement dit : l’article fondateur lui-même déclare ne pas savoir. C’est important, parce que c’est exactement l’inverse de ce que la vulgarisation en a retenu.
Ce qui a dérapé : du transfert mesuré à l’arbre qui nourrit ses enfants
Le glissement s’est fait en trois étapes.
D’abord, on a constaté que du carbone pouvait passer d’un arbre à un autre par les champignons. Ensuite, on a supposé que ce transfert était volontaire et bénéfique pour le receveur. Enfin, on a bâti l’hypothèse de la « mère-arbre » : les grands arbres identifieraient leur descendance et lui enverraient préférentiellement des ressources et des signaux de défense.
C’est cette dernière étape qui a été démolie. En février 2023, trois chercheurs ont publié dans Nature Ecology & Evolution une analyse critique dont la conclusion ne laisse aucune place au doute : « l’affirmation selon laquelle les arbres matures envoient préférentiellement des ressources et des signaux de défense à leur descendance par les réseaux mycorhiziens communs n’a aucune preuve publiée dans la littérature scientifique ».
Les mêmes auteurs ajoutent une phrase qui devrait être affichée dans tous les offices de tourisme : la connaissance sur ces réseaux est « actuellement trop parcellaire et trop incertaine pour orienter la gestion forestière ».
La même année, une autre équipe publie dans New Phytologist une réexamination de l’hypothèse de la mère-arbre. Sa conclusion : « les preuves d’un transfert net significatif de carbone via les réseaux mycorhiziens communs qui bénéficierait aux receveurs font encore défaut ».
Ce qui est dénoncé n’est pas seulement l’absence de preuve, mais un biais de citation. Les chercheurs ont documenté que des articles affirmant l’existence de ces phénomènes étaient abondamment cités, tandis que les études qui les infirmaient ou les nuançaient l’étaient beaucoup moins. Le résultat est un déséquilibre qui transforme une hypothèse fragile en quasi-certitude dans l’esprit du public.
Ce que les défenseurs répondent
Il serait malhonnête de présenter le débat comme tranché. Suzanne Simard et ses coauteurs ont publié en janvier 2025 une réponse dans Frontiers in Forests and Global Change, intitulée « Réponse aux questions sur les réseaux mycorhiziens communs ». Elle conteste la lecture qui est faite de ses travaux et défend la solidité des données accumulées.
D’autres chercheurs se situent entre les deux positions. Une publication de 2023 dans Open Research Europe soutient au contraire que les preuves factuelles de transfert de carbone sont « solides et s’accumulent ». Le débat porte donc moins sur l’existence du transfert que sur son ampleur, sa généralité et sa signification écologique.
Et une critique complémentaire, formulée dans Trends in Plant Science en 2024, vise la personnification des plantes : parler de communication, d’entraide ou de soin maternel pour des processus biologiques revient à plaquer un vocabulaire humain sur des mécanismes qui n’en relèvent pas.
Un détail que personne ne vérifie
Le terme « wood wide web » est attribué à peu près partout à l’article de 1997. La vérification ne le confirme pas : l’expression n’apparaît pas dans la publication scientifique originelle, et son origine exacte n’a pas pu être établie sur une source primaire. L’image était trop bonne pour être vérifiée.
Pourquoi c’est important pour un randonneur
Trois raisons, et aucune n’est anecdotique.
Une forêt n’est pas un roman. Savoir qu’un réseau mycorhizien existe et que son rôle écologique reste débattu change la façon de regarder un sous-bois. Ce qu’on voit sous ses pieds est un réseau d’échange réel, mais dont on ne connaît pas encore les règles. C’est plus intéressant qu’un conte.
Les conséquences de gestion sont réelles. Si l’idée que les arbres s’entraident était solide, elle justifierait de repenser les coupes forestières en préservant les arbres « donneurs ». Les chercheurs qui critiquent l’hypothèse écrivent précisément que la connaissance est trop incertaine pour orienter la gestion. Autrement dit, un mythe mal ancré peut influencer des décisions concrètes sur des forêts réelles.
Le mécanisme est vérifiable autrement. Ce qui est certain, c’est que les champignons sont indispensables au fonctionnement de la forêt, et que les réseaux mycorhiziens existent physiquement. Notre dossier sur la lecture des arbres et du paysage et notre article sur les effets de la marche en forêt s’appuient sur ces certitudes-là, pas sur le conte.
Pour les curieux de cueillette, cette question est directement liée à un sujet très concret : pourquoi tel champignon pousse au pied de tel arbre et jamais ailleurs. C’est la symbiose mycorhizienne qui l’explique, et c’est sur elle que reposent les principes de cueillette durable. Nos repères sur les règles de cueillette des champignons en dépendent directement.
Ce qu’on ne peut pas affirmer
- Ne pas dire que les arbres communiquent au sens où on l’entend. Des transferts de carbone existent et sont mesurés. Parler de communication, d’entraide ou de soin relève d’une interprétation contestée.
- Ne pas dire que la science a tranché. Elle n’a pas tranché. Elle débat, et les deux camps publient.
- Ne pas affirmer que Simard a inventé l’expression « wood wide web ». L’attribution n’est pas vérifiable sur source primaire.
- Ne pas conclure que le réseau ne sert à rien. Le transfert existe ; c’est son importance écologique et sa généralité qui sont en question.
L’idée à retenir
Les arbres sont bien reliés entre eux par des réseaux de champignons mycorhiziens, et des transferts de carbone y ont été mesurés. Mais l’histoire qui a été construite par-dessus, celle d’arbres qui communiquent et de mères-arbres qui nourrissent leur descendance, ne résiste pas à l’examen : une analyse publiée dans Nature Ecology & Evolution en 2023 conclut que cette affirmation n’a aucune preuve publiée, et une autre dans New Phytologist que les preuves d’un transfert net bénéficiant au receveur font défaut. L’article fondateur de 1997 disait lui-même ne pas savoir si le transfert avait un effet sur la performance des arbres. Le débat continue, mais il porte sur l’ampleur du phénomène, pas sur son existence.
Sources
- Simard SW et al., « Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species in the field », Nature, 7 août 1997
- Karst J, Jones MD & Hoeksema JD, « Positive citation bias and overinterpreted results lead to misinformation on common mycorrhizal networks in forests », Nature Ecology & Evolution, 13 février 2023
- Henriksson N et al., « Re-examining the evidence for the mother tree hypothesis », New Phytologist, 2023
- Simard SW, Ryan TL & Perry DA, « Opinion: Response to questions about common mycorrhizal networks », Frontiers in Forests and Global Change, 21 janvier 2025
- Klein T et al., « Belowground carbon transfer across mycorrhizal networks among trees: Facts, not fantasy », Open Research Europe, 2023
