5 200 trous alignés sur 1,5 km dans les Andes : c’était le « tableur » de l’Empire inca

Monte Sierpe

Il faut imaginer un versant aride de la vallée de Pisco, au Pérou. Sur environ 1,5 kilomètre, des milliers de trous sont creusés dans le sol, parfaitement alignés, en rangées régulières. Environ 5 200 trous, disposés en une soixantaine de sections. Personne ne savait vraiment à quoi cela servait.

Une étude publiée dans la revue Antiquity propose une réponse, et elle est plus étrange que prévu : ce serait un ancêtre du tableur, utilisé pour collecter l’impôt de l’Empire inca.

Ce que le site a de particulier

Le lieu s’appelle Monte Sierpe, littéralement « montagne-serpent », et il est aussi connu sous le nom de « Band of Holes ». Il se trouve dans la vallée de Pisco, dans la région de Chincha, au Pérou.

Les auteurs de l’étude décrivent le site en ces termes : « s’étendant sur 1,5 km et composé d’environ 5 200 trous alignés avec précision, Monte Sierpe, dans le sud du Pérou, est une construction remarquable. Pourtant sa fonction reste incertaine. »

C’est précisément cette incertitude qui a nourri des décennies de spéculations, dont les plus farfelues.

La réponse proposée : un registre comptable

L’idée avancée par l’équipe est double, et elle s’appuie sur une observation structurelle.

Première proposition : Monte Sierpe aurait d’abord fonctionné comme un marché de troc. Selon la publication, « l’agencement des quelque 5 200 trous rappelle structurellement au moins un khipu trouvé localement ». Un khipu est ce dispositif inca de cordelettes à nœuds utilisé pour tenir des comptes détaillés.

Deuxième proposition : le site aurait ensuite servi de dispositif comptable pour la collecte du tribut sous les Incas. Comme le résume un des co-auteurs, Charles Stanish, dans The Conversation : « Monte Sierpe a peut-être fonctionné comme un grand “tableur” pour l’Empire inca. »

L’image est frappante, et elle est d’autant plus solide que le khipu est lui-même une technologie de comptabilité. La correspondance entre un alignement de trous et un système de nœuds est une hypothèse raisonnée, pas une analogie gratuite.

Comment ils l’ont établie

L’étude ne repose pas sur une intuition. Elle combine plusieurs types de preuves.

Ces pollens sont l’élément le plus intéressant du dossier. Le maïs et le saule signalent une activité humaine et peut-être des échanges ; le Typha, une plante de milieu humide, indique une présence d’eau à proximité. Le site n’est donc pas posé dans un désert absolu : il s’inscrit dans un environnement où quelque chose circulait.

Ce que l’étude exclut

Un des apports de ce travail est de fermer des portes. Les auteurs rejettent explicitement les théories de structures défensives, de dispositifs de captation d’eau ou de collecte de brume qui avaient été avancées par le passé.

C’est important à noter, parce que ces hypothèses sont encore largement diffusées. Et cela montre aussi comment une recherche sérieuse fonctionne : elle avance une explication et élimine les autres.

Ce qui reste incertain

Il faut être honnête, parce que l’étude l’est aussi. Les auteurs écrivent noir sur blanc que leur modèle « reste provisoire ».

Ce qui est établi : l’existence du site, ses dimensions, le nombre de trous, leur organisation en sections, la datation et le contexte environnemental.

Ce qui reste hypothèse : la fonction exacte. Le marché de troc et le rôle de comptabilité fiscale sont une proposition fondée sur des indices convergents, pas une certitude démontrée. Il faut noter que deux des auteurs avaient déjà avancé, dès 2015, une piste comptable ou de stockage. La nouvelle publication approfondit et documente cette direction.

Les dérives à éviter

Le site a nourri une littérature fantaisiste qu’il faut nommer pour ne pas y tomber. Trois récits circulent régulièrement et n’ont aucun fondement :

Aucune de ces trois idées n’est retenue par la recherche. La force de cette étude est justement de ramener un site spectaculaire à une explication prosaïque et documentée : des gens y ont échangé des biens et y ont tenu des comptes. C’est moins spectaculaire qu’un ordinateur précolombien, et c’est beaucoup plus intéressant.

C’est exactement la démarche que nous appliquons à d’autres objets de terrain, comme les lacs d’altitude ou les sites mégalithiques : le mystère attire, et c’est l’explication solide qui fait la valeur du contenu.

Pourquoi ce sujet parle aux randonneurs ?

Ce site n’est pas un décor de carte postale. C’est un paysage qui a été utilisé, transformé par une intention, et dont la logique nous échappait.

C’est une expérience que connaissent les randonneurs : traverser un versant et se rendre compte que les pierres alignées, les terrasses ou les murets ne sont pas naturels. Savoir lire ces traces change complètement une sortie. Notre dossier sur la lecture des paysages et notre article sur l’observation de terrain vont dans ce sens.

Et pour qui prépare un voyage au Pérou, la vallée de Pisco s’inscrit dans un itinéraire plus large, entre la côte et les hauts plateaux. Nos repères pour gérer l’altitude restent indispensables dans cette région, et notre dossier sur les grands treks donne une idée des formats comparables sur d’autres continents.

L’idée à retenir

Monte Sierpe, dans la vallée de Pisco au Pérou, aligne environ 5 200 trous sur 1,5 kilomètre. Une étude publiée dans Antiquity en novembre 2025 propose d’y voir un marché de troc transformé en dispositif de comptabilité pour la collecte du tribut inca, en s’appuyant sur une ressemblance structurelle avec un khipu local. Le site remonte au moins à la période 1000-1400, avec un usage prolongé sous les Incas jusqu’en 1532. Les auteurs écartent explicitement les théories de défense, de captation d’eau et de brume, et reconnaissent que leur modèle reste provisoire. Les histoires d’extraterrestres, d’ « ordinateur antique » et de nécropole n’ont aucun fondement.

Sources

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