Il y a des endroits où l’on marche entre des rails. Pas des rails posés le long d’un chemin : des rails au milieu de la montagne, à près de 2 000 mètres d’altitude, avec des wagonnets abandonnés à côté. Et autour, des bâtiments en ruine, des galeries murées, des chemins taillés dans la roche à la verticale.
C’est la vallée du Biros, en Ariège, et l’impression de ville fantôme n’est pas une image. C’en était une.
Ce qu’on découvre sur le sentier
La description qu’en donne la documentation locale est frappante de précision : « d’imposants vestiges dans la montagne, bâtiments en ruines, galeries abandonnées, chemins vertigineux taillés dans la roche, rails et vieux wagonnets Decauville, qui évoquent les villes fantômes de la ruée vers l’or de l’Ouest américain ».
Les wagonnets de type Decauville étaient des petits engins sur voie étroite, conçus pour être démontables et transportables. On les utilisait dans les mines, les carrières et les chantiers. En trouver à cette altitude, dans un vallon des Pyrénées, signifie une seule chose : une exploitation industrielle lourde a fonctionné ici, et elle a été abandonnée sur place.
Ce qui est exactement le cas.
Une montagne qui produisait du zinc et du plomb argentifère
L’activité minière du Biros n’est pas récente. La vallée possède un passé minier antérieur à 1600, avec à Sentein d’anciennes mines de plomb argentifère.
Mais c’est à partir de 1850 que tout change d’échelle, avec l’implantation de mines de zinc et de plomb. Et c’est là que l’histoire devient physiquement extraordinaire, parce que les gisements ne sont pas au fond d’une vallée : ils sont en altitude.
- les mines de Bentaillou sont situées à environ 1 900 mètres
- celles du Mail de Bulard culminent à environ 2 400 mètres
Deux mille quatre cents mètres. Ce n’est pas un site industriel de plaine avec un peu de relief : c’est un chantier en haute montagne, avec l’hiver, la neige, l’accès difficile et l’altitude.
Et le surnom du Mail de Bulard est resté dans la mémoire locale : « la mangeuse d’hommes ». Un livre lui a été consacré, signé Claude Dubois, intitulé précisément Mangeuses d’hommes, l’épopée des mines de Bentaillou et de Bulard en Ariège. Le titre suffit à dire ce qu’était le travail.
Un téléphérique et un système de traitement du minerai au bocard d’Eylie complétaient l’installation, ce qui explique la présence de câbles, de pylônes et d’infrastructures sur les versants.
Pourquoi ça s’est arrêté
Le déclin commence dès la fin de la Première Guerre mondiale, et les causes se cumulent :
- l’épuisement du minerai
- le coût d’exploitation lié à l’altitude des gisements
- l’exode rural, qui prive les sites de main-d’œuvre
- et surtout le krach du cours du zinc en 1926
Ce dernier point est décisif. Une exploitation en haute montagne ne tient que si le métal se vend cher. Quand le prix s’effondre, l’altitude devient une charge insupportable, et l’arrêt des mines devient inévitable.
Pourquoi les rails sont encore là
C’est la question qu’on se pose devant les wagonnets. Pourquoi ne les a-t-on pas récupérés ?
La réponse tient en un mot : l’altitude. Descendre de la ferraille depuis 2 000 ou 2 400 mètres, dans une vallée sans route carrossable, coûte plus cher que la valeur du métal récupéré. Quand une exploitation ferme en plaine, on revend tout. Quand elle ferme à 2 400 mètres, on laisse sur place.
Ce qui était une contrainte économique est devenu, un siècle plus tard, un patrimoine. Les rails du Biros sont là parce que les sortir ne valait pas le voyage.
C’est le même mécanisme qui explique d’autres vestiges de montagne que nous documentons, comme les villages détruits de Verdun et leurs rues encore matérialisées.
Comment y randonner
La vallée du Biros est un secteur de randonnée, et les itinéraires vers Bentaillou et le Mail de Bulard se parcourent à pied depuis les villages du fond de vallée, notamment autour de Sentein et de Bonac-Irazein.
Quelques points de vigilance :
- c’est de la haute montagne. Le dénivelé est important et l’altitude se fait sentir ; ne pas improviser la sortie
- les galeries minières sont dangereuses. Ne jamais y entrer, quelle que soit l’envie : effondrements, puits et atmosphères confinées
- ne rien emporter. Les vestiges sont protégés par leur contexte, et retirer un objet dégrade le site
- vérifiez la praticabilité et la météo avant de partir : ces secteurs sont exposés et peu fréquentés
- le secteur relève du parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises, qui publie les réglementations locales
L’isolement fait partie du sujet. Notre article sur les repères de randonnée en montagne et nos conseils sur la gestion de l’eau s’appliquent particulièrement ici.
Ce qu’on ne peut pas affirmer
- Ne pas transformer le site en décor de jeu. « La mangeuse d’hommes » est un surnom documenté, et il renvoie à des conditions de travail meurtrières, pas à une attraction.
- Ne pas inviter à entrer dans les galeries. C’est le risque le plus grave du secteur, et il doit être explicitement déconseillé.
- Ne pas donner de chiffres de production ou de nombre de victimes sans source précise : ces données ne sont pas établies par les éléments disponibles.
- Ne pas dater précisément l’arrêt définitif au-delà de ce que disent les sources : le krach du zinc de 1926 marque le début de la fin, et l’arrêt intervient dans les décennies suivantes.
- Ne pas confondre les mines de Bentaillou et du Mail de Bulard : ce sont deux gisements distincts, à deux altitudes différentes.
- Ne pas présenter le site comme accessible sans effort : c’est un itinéraire de montagne, pas une balade patrimoniale.
L’idée à retenir
Dans la vallée du Biros, en Ariège, on marche entre des rails et des wagonnets Decauville abandonnés à près de 2 000 mètres d’altitude, au milieu de bâtiments en ruine et de galeries murées. L’explication est industrielle : des mines de zinc et de plomb argentifère ont été exploitées à partir de 1850, à 1 900 mètres à Bentaillou et environ 2 400 mètres au Mail de Bulard, ce dernier surnommé « la mangeuse d’hommes ». Le déclin s’amorce dès la fin de la Première Guerre mondiale, entre épuisement du minerai, coût de l’altitude, exode rural et effondrement du cours du zinc en 1926. Et si les rails sont encore là, c’est pour une raison très simple : descendre de la ferraille depuis 2 400 mètres coûtait plus cher que sa valeur. Ce qui était une contrainte économique il y a un siècle est devenu un patrimoine de montagne. À parcourir avec respect, et surtout sans jamais entrer dans les galeries.
Sources
- Vallée du Biros : mines de zinc et de plomb, Bentaillou à 1 900 m, Mail de Bulard, rails et wagonnets Decauville, krach du zinc de 1926
- Le système Decauville, voie étroite démontable utilisée dans les mines et les carrières
- Parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises
- Office de tourisme du Couserans, pour les itinéraires et la praticabilité




