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On croit que les chamois s’habituent aux randonneurs. Ils changent surtout d’heures

Arnaud Houde par Arnaud Houde
Publié le 24 octobre 2026
Lecture 5 min
On croit que les chamois s'habituent aux randonneurs. Ils changent surtout d'heures

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Un chamois qu’on ne voit pas n’est pas forcément un chamois absent. Il peut être à quelques dizaines de mètres, immobile dans un pierrier, et avoir simplement déplacé ses heures d’activité. C’est ce que documente une étude menée dans les Alpes françaises sur des chamois suivis par GPS : environ 85 % des individus modifient chaque jour leur position en fonction de leur distance au sentier.

Le résultat n’est pas spectaculaire. Il est plus dérangeant que ça. Il suggère qu’une partie de ce qu’on prend pour de l’accoutumance à la présence humaine est en réalité une réorganisation discrète de l’emploi du temps des animaux.

Ce qu’une migration journalière veut dire

Le terme peut tromper. Dans la littérature sur les ongulés, une migration journalière n’est pas un déplacement de saison, comme la descente vers les quartiers d’hiver. C’est un aller-retour accompli dans les vingt-quatre heures entre deux zones distinctes, l’une utilisée à un moment, l’autre plus tard.

Ici, la variable qui organise ce va-et-vient est la distance au sentier. Les animaux ne se contentent pas de s’écarter quand quelqu’un arrive : ils occupent une zone plutôt qu’une autre selon l’heure et l’endroit où passe le chemin. Le déplacement est donc structuré par l’infrastructure humaine, pas seulement par la recherche de nourriture ou par la topographie.

Cette distinction compte : un animal qui décale son activité reste sur le même massif, avec les mêmes ressources. Il change de créneau.

89 années-individus, et ce que l’unité signifie

L’étude repose sur 89 années-individus. L’unité est souvent mal lue. Un individu suivi pendant trois ans compte pour trois années-individus. Le total ne correspond donc pas à 89 animaux distincts, mais à 89 « animal-années » d’enregistrements GPS.

Ce mode de comptage permet de comparer un même animal à lui-même d’une année sur l’autre, et donc de distinguer ce qui relève de l’espèce, du contexte et du tempérament de chaque bête. C’est ce qui rend possible le résultat le plus intéressant de l’étude : la dispersion des comportements.

85 % des individus, pas 85 % des déplacements

Le chiffre de 85 % porte sur des individus. Il ne dit pas que 85 % des localisations GPS montrent un décalage. Il dit que, parmi les animaux suivis, une large majorité adopte ce comportement de report jour/nuit en fonction de la distance au sentier.

La nuance compte face aux reprises de presse qui transforment ce genre de résultat en règle générale. Une majorité n’est ni une totalité ni une uniformité : le même chiffre peut recouvrir des animaux très réactifs et d’autres presque indifférents.

Le seuil de distance se relève pendant la chasse

L’étude compare deux contextes de dérangement : la période de randonnée et la période de chasse. Le résultat est net. La chasse augmente le seuil de distance au sentier à partir duquel le déplacement se déclenche, par rapport à la randonnée.

Autrement dit, le même chemin produit un évitement plus large quand les armes sont sorties. Les animaux ne réagissent pas à un niveau de fréquentation, mais à un niveau de risque perçu. Un même sentier est donc évité de plus loin en automne qu’en été.

Cette hiérarchie a une logique. La randonnée est bruyante, prévisible, concentrée sur des horaires. La chasse est silencieuse, dispersée, et létale. Le dérangement n’est pas une nuisance uniforme : il porte une menace inégale selon la saison.

La tolérance n’est pas l’accoutumance

C’est le point où le vocabulaire courant induit en erreur. On dit volontiers qu’une faune « s’habitue » aux visiteurs. L’étude ne montre pas cela. Elle montre des animaux qui restent dans le secteur mais déplacent leur activité vers les heures et les zones où la probabilité de rencontre est la plus faible.

Le mot « tolérance » est un raccourci commode, pas une description du mécanisme. Une bête qui broute à cent mètres d’un sentier à l’aube et se retire dans une barre rocheuse à midi n’est pas devenue indifférente aux humains. Elle a appris à les éviter sans quitter son domaine vital.

Cette distinction n’est pas sémantique. Si l’on confond les deux, on conclut qu’une population va bien parce qu’on la voit encore — alors qu’on la voit peut-être parce qu’elle a réorganisé son existence pour rester exposée le moins longtemps possible.

Ce que la tolérance coûte pendant la chasse

Le résultat le plus dérangeant concerne les animaux les plus habitués. Les chamois qui se montrent les plus tolérants à l’égard des randonneurs pendant la période de randonnée restent aussi plus tolérants pendant la période de chasse. Ils s’écartent moins, ou plus tard.

Le même trait de comportement change donc de valeur selon la saison. Ce qui ressemble à une adaptation — un animal qui ne panique pas, qui continue à utiliser son versant malgré le passage — devient un handicap quand le dérangement est armé. L’étude parle d’un risque accru d’être prélevés.

La portée de cette phrase doit être mesurée. Elle décrit un risque, pas un effondrement documenté : une pression s’exerce sur les individus les plus confiants, orientée par un comportement façonné par la fréquentation estivale.

Une tolérance faible, très inégale

Il serait tentant d’en tirer le portrait d’une espèce qui s’adapte sans coût. Ce n’est pas ce que dit l’étude : la tolérance y est globalement faible, et très hétérogène d’un individu à l’autre.

Cette hétérogénéité est peut-être le résultat le plus solide : les chamois ne forment pas un bloc qui réagirait de la même façon à un même sentier. Certains se déplacent beaucoup, d’autres presque pas, dans des contextes comparables.

Une moyenne masque l’essentiel : elle peut décrire une tendance sans décrire aucun animal réel. Une gestion fondée sur un chiffre moyen passe à côté de ceux qui supportent le plus de dérangement, comme de ceux qui en supportent le moins.

Ce que l’étude ne dit pas

L’étude — Courbin, Garel, Marchand, Duparc, Debeffe, Börger et Loison, publiée en 2022 dans *Ecological Applications* — documente un comportement spatial sur 89 années-individus, dans les Alpes françaises. Elle ne mesure pas de tendance démographique, ne compare pas de massifs entre eux, et ne formule aucune recommandation de conduite pour les personnes qui marchent en montagne.

Cette réserve vaut d’être posée, car le sujet se prête aux conclusions rapides dans les deux sens. On peut y lire la preuve que la fréquentation est un problème grave. On peut aussi y lire la preuve que les chamois s’adaptent et que tout va bien. Le résultat réel est plus étroit : une majorité d’individus réorganise son emploi du temps en fonction des sentiers, et cette réorganisation a un coût saisonnier pour les plus confiants.

Ce n’est pas un appel à cesser de marcher. Ce n’est pas non plus un certificat de bonne santé pour la faune de montagne. C’est une description de ce que les colliers GPS enregistrent, et de ce qu’ils ne permettent pas de conclure.

À noter que ce dossier n’a rien à voir avec celui des charges de chamois à Besançon, publié ce matin sur le site : l’article sur les trois charges contre la chapelle des Buis traite d’un conflit en forêt périurbaine, avec des animaux qui s’installent en ville. Les mécanismes, les lieux et les questions posées sont différents.

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Arnaud Houde

Passionné d’activités de plein-air et d’aventures, la randonnée a été pour moi une révélation il y a quelques années, raison pour laquelle j'ai décidé de lancer mapetiterando.fr afin de partager et faire découvrir au plus grand nombre la pratique de la randonnée.

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