“Allez, encore 20 minutes.”
En randonnée, cette phrase paraît anodine. Elle motive, elle rassure, elle donne l’impression que l’objectif est presque là.
Mais en montagne, c’est parfois la phrase qui fait prendre les mauvaises décisions.
Parce que les 20 minutes annoncées deviennent 40. Parce que le sentier se redresse. Parce que la météo change. Parce que la descente reste à faire. Parce que la fatigue rend chaque choix moins clair.
Le danger n’est pas dans les mots.
Il est dans ce qu’ils autorisent : continuer alors que les signaux disent déjà de ralentir, de faire demi-tour ou de revoir le plan.
Le cerveau adore repousser la décision
Faire demi-tour est difficile.
On a déjà marché, on veut atteindre le lac, le col, la crête, la cascade. On a parfois promis la photo, consulté l’itinéraire, réservé la journée. Renoncer donne l’impression d’échouer.
Alors le cerveau trouve une solution confortable : ne pas décider maintenant.
Encore 20 minutes.
Ce petit délai évite de trancher. Il permet de continuer sans assumer vraiment le risque. Mais au bout de 20 minutes, on est souvent plus fatigué, plus loin du retour et pas forcément plus proche d’une bonne décision.
En montagne, 20 minutes ne valent pas toujours 20 minutes
Sur une route, 20 minutes sont assez prévisibles.
Sur un sentier, beaucoup moins.
Vingt minutes peuvent représenter une portion facile en balcon. Ou une pente raide. Ou un passage humide. Ou une traversée de pierrier. Ou une série de lacets qui semblent toujours mener au même endroit.
Le temps ressenti change avec le terrain, la chaleur, l’altitude et l’état du groupe.
Quand quelqu’un dit “encore 20 minutes”, la vraie question devrait être : 20 minutes de quoi ? De marche facile ? De montée raide ? Avant le sommet ? Avant le passage exposé ? Avant le retour possible ?
La phrase devient dangereuse quand elle arrive trop tard
Dire “encore 20 minutes” au début d’une randonnée n’a rien d’inquiétant.
Le problème, c’est quand cette phrase arrive alors que plusieurs voyants sont déjà orange : jambes lourdes, eau presque finie, nuages qui montent, enfant qui n’avance plus, frontale oubliée, descente technique à venir, horaire de retour serré.
Dans ce contexte, continuer “juste un peu” peut coûter cher.
Pas forcément de manière spectaculaire. Parfois, cela se traduit simplement par une descente interminable, un groupe tendu, une arrivée de nuit ou une grosse frayeur sur un passage qui aurait été facile deux heures plus tôt.
La meilleure question : qu’est-ce qu’on gagne vraiment ?
Avant de poursuivre, demandez-vous ce que ces 20 minutes apportent.
Un sommet dégagé ? Un point de vue sûr ? Une bifurcation qui raccourcit le retour ? Une information utile ?
Ou seulement l’envie de “ne pas s’arrêter si près du but” ?
Si le gain est faible et que le coût augmente, la bonne décision est souvent de rentrer. En randonnée, faire demi-tour à 200 mètres d’un objectif peut être une excellente décision, pas une défaite.
La montagne sera encore là.
Vos genoux, votre lucidité et votre marge météo, eux, ne sont pas infinis.
Fixez l’heure limite avant le départ
Le meilleur moyen d’éviter le piège est de décider avant d’être fatigué.
Avant de partir, fixez une heure de demi-tour : si à telle heure nous ne sommes pas au point prévu, on rentre. Pas de débat. Pas de “encore 20 minutes”. Pas de négociation au col suivant.
Cette règle paraît stricte, mais elle libère l’esprit.
Elle évite de prendre une décision importante au moment où le groupe est fatigué, frustré ou euphorique.
Le test des trois questions
Quand la phrase “encore 20 minutes” apparaît, posez trois questions simples :
- Avons-nous assez d’eau et d’énergie pour l’aller et le retour ?
- La météo et la lumière restent-elles favorables ?
- Le plus lent du groupe est-il encore confortable ?
Si une réponse est non, les 20 minutes ne sont probablement pas une bonne idée.
Si deux réponses sont non, il faut sérieusement rentrer.
À retenir
“Encore 20 minutes” peut être une phrase utile quand elle sert à atteindre un repère clair et raisonnable.
Mais elle devient dangereuse quand elle sert à repousser une décision que l’on sait déjà devoir prendre.
En montagne, le courage n’est pas toujours de continuer.
Parfois, c’est de dire : on s’arrête là, on profite de ce qu’on a vu, et on redescend avec de la marge.





