Randonnée : pourquoi la règle du « 1,5 litre d’eau par jour » peut vous induire en erreur

hydratation

Un litre et demi d’eau par jour. Le chiffre est répété partout, dans les cabinets médicaux, les magazines et les conversations. Il a la solidité d’une recommandation officielle. En réalité, il n’a pas de fondement expérimental identifié, et les agences de santé disent quelque chose de très différent.

L’origine du mythe : une phrase mal lue

L’hypothèse la mieux documentée remonte à une recommandation américaine de 1945. Et elle repose sur un malentendu presque comique.

Le British Medical Journal a consacré un article à ces « mythes médicaux », et sa formulation mérite d’être lue en entier : « Une origine pourrait être une recommandation de 1945 qui déclarait : “Une quantité convenable d’eau pour les adultes est de 2,5 litres par jour dans la plupart des cas. Un standard ordinaire pour des personnes diverses est de 1 millilitre pour chaque calorie d’aliment. La majeure partie de cette quantité est contenue dans les aliments préparés.” Si la dernière phrase, cruciale, est ignorée, l’énoncé peut être interprété comme l’instruction de boire huit verres d’eau par jour. »

Voilà. La recommandation disait que la nourriture fournit l’essentiel de cet apport. La phrase a été perdue, et il est resté « huit verres ».

Le BMJ cite un second vecteur : le nutritionniste Frederick Stare, qui recommandait « environ 6 à 8 verres par 24 heures », sans références. L’origine du chiffre est donc double, et dans les deux cas non expérimentale.

Deux précautions d’honnêteté sur cette partie. D’abord, le BMJ écrit bien « pourrait être », pas « est ». L’attribution à 1945 est probable mais non confirmée sur pièce : le document primaire n’est pas accessible. Ensuite, le chiffre français de « 1,5 litre » n’a aucune origine institutionnelle identifiable. Il ressemble à une simplification européenne du « 8 x 8 » américain, qui équivaut à environ 1,9 litre.

Ce que dit la science : aucune étude ne le fonde

C’est la conclusion la plus nette de tout ce dossier, et elle vient d’une revue de référence publiée en 2002 dans l’American Journal of Physiology.

Son verdict tient en une phrase : « aucune étude scientifique n’a été trouvée à l’appui du 8 x 8 ».

La même publication apporte un détail qui surprend souvent : le café et le thé, et dans une moindre mesure les boissons alcoolisées légères, comptent dans l’apport total. L’idée que le café déshydrate, répétée à l’infini, ne résiste pas à l’examen.

Ce que disent vraiment les agences de santé

Ici, la réponse est plus nuancée que « il ne faut pas boire tant que ça ». Il faut distinguer deux choses que tout le monde confond.

L’Autorité européenne de sécurité des aliments a publié en 2010 les valeurs de référence pour l’eau. Pour l’eau totale, chez l’adulte :

Ces chiffres sont supérieurs au « 1,5 litre » qu’on lit partout. Mais l’essentiel est ailleurs, et il est écrit noir sur blanc dans la publication : « les valeurs de référence pour l’apport en eau totale incluent l’eau de boisson, les boissons de toute nature, et l’humidité des aliments, et ne s’appliquent qu’à des conditions de température environnementale modérée et d’activité physique modérée ».

Autrement dit : l’eau totale, ce n’est pas l’eau bue. Un fruit, une soupe, un yaourt, un café comptent. Quand on retranche l’eau des aliments, l’apport à boire réellement devient nettement plus modeste que ce que le chiffre « 1,5 litre » suggère.

Deuxième précision : l’Organisation mondiale de la santé ne publie pas de repère hydrique journalier de ce type. Elle traite de la qualité de l’eau et, en situation d’urgence, de quantités minimales d’approvisionnement. Lui attribuer un chiffre serait une erreur.

Le piège : cette conclusion ne s’applique PAS à la randonnée

C’est le point le plus important de l’article, et c’est celui que la plupart des reprises oublient.

Les valeurs de l’Autorité européenne sont explicitement limitées à une température modérée et une activité physique modérée, avec un niveau d’activité correspondant à une vie sédentaire ordinaire. Elles ne disent rien de ce qu’il faut boire pendant un effort en montagne, par 30 °C, avec un sac sur le dos et 900 mètres de dénivelé.

Dans ces conditions, l’apport doit augmenter, et parfois de façon considérable. On ne peut donc pas lire cet article comme un conseil de boire moins en randonnée. Ce serait une contresens dangereux, et c’est exactement le genre de raccourci que produisent les sites qui recopient une étude sans lire ses conditions d’application.

Nos repères sur la randonnée en montagne et notre article sur le mal des montagnes traitent de cette question pour l’effort réel.

Pourquoi le mythe tient si bien

Trois raisons expliquent la solidité de cette croyance.

Elle est simple. Un chiffre rond, facile à retenir, applicable par tout le monde sans réflexion. Les recommandations réelles, elles, dépendent de l’âge, de l’activité, de la température et de l’alimentation.

Elle est inoffensive en apparence. Boire plus d’eau semble ne pouvoir faire aucun mal. C’est faux, et cela nous amène à un point que nous détaillons ailleurs : en quantités excessives pendant un effort, l’eau peut devenir dangereuse.

Elle a été reprise par des professionnels de santé de bonne foi, pendant des décennies, sans que personne ne remonte à la source. C’est le mécanisme classique : une information reprise assez longtemps finit par acquérir une autorité qu’elle n’a jamais eue.

Ce qu’il faut retenir, concrètement

Pour la marche au quotidien, nos repères sur la marche après 50 ans et notre dossier sur les bienfaits de la marche en nature donnent un cadre plus utile qu’un comptage de verres.

L’idée à retenir

Le « 1,5 litre d’eau par jour » n’a aucune base expérimentale identifiée. L’origine la plus probable est une recommandation américaine de 1945 qui précisait que la majeure partie de l’apport est contenue dans les aliments, phrase qui a été oubliée. Une revue de référence de 2002 conclut qu’aucune étude scientifique ne soutient le « 8 x 8 ». Les valeurs officielles européennes sont plus élevées, 2,0 litres pour les femmes et 2,5 pour les hommes, mais elles concernent l’eau totale, aliments et toutes boissons compris, et uniquement en température modérée et activité modérée. En randonnée, ces repères ne s’appliquent pas : l’effort et la chaleur augmentent les besoins, et le café comme le thé comptent dans l’apport.

Sources

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