Cet été 2026, les scientifiques tirent un signal d’alarme inattendu sur une pratique pourtant ancrée dans l’expérience de la randonnée en montagne : la baignade dans les lacs d’altitude. Un rapport publié en novembre 2025 par le Muséum national d’histoire naturelle de Paris, relayé par l’association Mountain Wilderness France, documente l’impact accru de la fréquentation des lacs d’altitude sur des écosystèmes minuscules et très fragiles. Le message est clair : même quand c’est autorisé, se baigner dans un lac de montagne n’est plus toujours une bonne idée. Voici pourquoi, et surtout, où aller à la place.
« Quand on a un ressenti à 43°C à Grenoble, on a très envie d’aller se baigner là-haut »
La phrase est de Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France, qui vit au pied du massif de Belledonne. Elle résume parfaitement le paradoxe de l’été 2026. Plus il fait chaud en plaine, plus la pression sur les lacs d’altitude augmente. Et ces sites, qui supportaient une fréquentation modérée jusqu’aux années 2010, encaissent désormais une affluence sans précédent.
Les chiffres sont édifiants. Dans le parc national des Écrins, le lac de Lauvitel reçoit entre 23 000 et 37 000 visiteurs chaque année depuis 2011. Le lac de Pormenaz en Haute-Savoie attire 16 000 à 23 000 personnes annuellement. Et le lac Achard, en Isère, a accueilli 60 000 visiteurs sur la seule année 2023. Sachant que la saison de fréquentation s’étend en réalité sur 3 à 4 mois maximum, cela représente plusieurs centaines à plus de mille visiteurs par jour en pic d’affluence sur des sites de quelques hectares.
Ce que cache le mot « écosystème clos »
La spécificité des lacs d’altitude est qu’ils fonctionnent comme des milieux fermés. À la différence des rivières, où l’eau circule en permanence et dilue les pollutions, un lac de montagne accumule. Tout ce qui entre dans l’eau (crèmes solaires, peaux mortes, résidus pharmaceutiques, particules de tissu) reste. Et les conditions de basse température et de faible activité bactérienne limitent fortement la dégradation naturelle de ces résidus.
Le rapport du Muséum d’histoire naturelle est précis sur ce point : les lacs d’altitude sont des « réservoirs de biodiversité » caractérisés par leur isolement et leur richesse en espèces parfois endémiques. Une perturbation qui passerait inaperçue dans un grand lac de plaine peut, dans ces milieux, provoquer des effets en cascade documentés sur plusieurs années.
Le piétinement des berges, premier coupable
Premier impact identifié, et probablement le plus sous-estimé par les randonneurs : le simple piétinement des berges. Le rapport du Muséum est explicite : ce piétinement « pourrait provoquer la disparition des herbiers et de la faune associée ». Or ces herbiers de berge sont précisément les zones de reproduction, d’abri et d’alimentation pour la microfaune et les amphibiens d’altitude.
La comparaison avec les lacs de plaine est instructive : les zones de baignade y présentent « généralement une absence totale de végétation aquatique », ce qui révèle l’impact direct de l’activité humaine sur la flore et donc sur toute la chaîne alimentaire. Dans un lac d’altitude, où l’écosystème met des décennies à se constituer, l’effet est démultiplié. Et la reconstitution, en cas de protection ultérieure, peut prendre 20 à 50 ans selon les conditions.
La crème solaire, polluant invisible qu’on n’imagine pas
Le second impact est plus inattendu. Quand un baigneur entre dans un lac, la crème solaire qu’il vient d’appliquer (souvent quelques minutes avant) se dissout en partie dans l’eau. Sur un seul individu, l’effet est négligeable. Sur les milliers de baigneurs cumulés en une saison, la concentration de filtres UV et de leurs métabolites devient mesurable, et leurs effets perturbateurs documentés.
Les écrans solaires libèrent dans l’eau des nutriments inorganiques qui « peuvent alimenter la croissance des algues », précise le rapport. Plus grave, certains filtres UV (oxybenzone, octinoxate notamment) agissent comme des perturbateurs hormonaux sur les organismes aquatiques, modifiant la reproduction des amphibiens et les cycles de vie de la microfaune. Les pays d’Océanie et plusieurs États américains ont déjà interdit certains filtres UV pour protéger leurs récifs coralliens. La même logique vaut pour les lacs d’altitude.
Pourquoi les interdictions de baignade se multiplient
Face à ces constats, les gestionnaires d’espaces protégés ne restent pas inactifs. Dans le parc national des Écrins, la baignade a été interdite récemment dans tous les plans d’eau du plateau d’Emparis et dans les lacs du plateau du Taillefer. Le lac d’Allos dans le Mercantour, le lac Pavin en Auvergne, et bien d’autres sites sont également concernés par des arrêtés que nous avions détaillés dans un article précédent sur les baignades interdites en France.
D’autres communes choisissent une voie moins radicale mais tout aussi intéressante : aménager une zone de baignade en marge du lac principal pour préserver l’essentiel. C’est ce qu’a fait la commune du Lac de Montriond en Haute-Savoie, qui a installé une petite retenue d’eau dédiée à la baignade pour soulager la pression sur l’écosystème central. Solution intermédiaire qui permet de garder une expérience aquatique sans détruire ce qui en fait la valeur.
Le bon réflexe : rivières et lacs aménagés plutôt que lacs d’altitude
« Il vaut mieux se rafraîchir dans les rivières, où l’eau circule », explique Fiona Mille. La logique est simple : un torrent qui descend de la montagne renouvelle son eau en permanence, ce qui dilue les pollutions et préserve l’écosystème en aval. Les vasques de granite des rivières corses, le Tarn naissant en Cévennes, les ruisseaux du Vercors offrent ainsi des baignades écologiquement bien moins impactantes que les lacs d’altitude.
Autre option recommandée par l’association : les lacs artificiels. Sainte-Croix dans le Verdon, Serre-Ponçon dans les Hautes-Alpes, le lac Chambon en Auvergne (plages Pavillon Bleu surveillées), le lac de Vassivière en Limousin, le lac de Cazaux-Sanguinet dans les Landes. Ces plans d’eau, créés par des barrages ou des aménagements humains, ne portent pas la responsabilité d’un écosystème ancestral à préserver, ils sont conçus pour absorber la fréquentation touristique sans dégrader des milieux fragiles.
Vérifiez d’abord que c’est autorisé (arrêtés municipaux, règlement du parc national ou régional). Entrez dans l’eau au moins 30 minutes après avoir appliqué votre crème solaire, le temps qu’elle soit absorbée. Évitez d’utiliser des produits cosmétiques (savon, déodorant, shampoing) avant la baignade. Restez sur les zones de berge déjà piétinées plutôt que d’élargir l’emprise humaine. Et surtout, limitez le temps passé dans l’eau : quelques minutes suffisent à se rafraîchir, sans démultiplier l’impact.
Le vrai changement à opérer : pas le confort, le réflexe
Renoncer à se baigner dans un lac d’altitude n’est pas un sacrifice énorme. La rivière en aval, ou le lac aménagé à la station de vallée, offre un rafraîchissement équivalent (souvent même plus efficace, parce que l’eau y est moins glaciale et la baignade plus prolongée possible). Ce qui change, c’est le rapport au site visité : on ne le consomme plus, on le respecte.
Les associations comme Mountain Wilderness plaident pour un développement de la présence humaine d’encadrement en montagne : éco-gardes, médiateurs, gardes de parcs qui « rendent compréhensibles les panneaux et expliquent les raisons pour lesquelles il ne faut pas se baigner ». C’est probablement la solution la plus efficace, parce qu’elle remplace la sanction par la pédagogie. Et que la plupart des randonneurs, quand on leur explique vraiment, comprennent et adaptent leur comportement.
Le mot de la fin
Les lacs d’altitude sont des trésors naturels qui mettent des milliers d’années à se constituer et quelques décennies de fréquentation intensive à se dégrader. La randonnée jusqu’à un lac d’altitude restera toujours l’une des plus belles expériences de la montagne française. Mais l’idée que cette randonnée se conclut nécessairement par un plongeon dans l’eau est en train de devenir, scientifiquement, une mauvaise idée. Et l’été 2026 est probablement le bon moment pour changer ce réflexe collectif.
- Muséum national d’histoire naturelle de Paris, rapport sur les enjeux de conservation de la macrobiodiversité des lacs de montagne français (novembre 2025)
- Mountain Wilderness France, déclarations de Fiona Mille
- Parc National des Écrins, arrêtés d’interdiction sur les plateaux d’Emparis et du Taillefer
- Lac de Montriond (Haute-Savoie), exemple d’aménagement préservatif




