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Chapeau l’artiste : ce Français traverse la Suisse à pied avec 30 kg d’armure médiévale sur le dos

Irvin THOMAS par Arnaud Houde
Publié le 17 juin 2026
Lecture 7 min
armure

Crédits : https://www.laliberte.ch/articles/societe/en-armure-de-chevalier-il-relie-le-grutli-a-fribourg-1387902

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Pendant que les randonneurs estivaux ajustent leurs sacs ultraléger pour gratter quelques centaines de grammes, un artiste français traverse la Suisse à pied avec 30 kilos d’armure médiévale sur le dos. Abraham Poincheval relie depuis début juin la plaine du Grütli à Fribourg, soit 250 kilomètres en 12 jours, dans le cadre des 550 ans de la bataille de Morat. Une performance qui force l’admiration des badauds croisés sur le chemin et qui interroge notre rapport à la marche autant qu’à l’Histoire.

250 km du Grütli à Fribourg en armure du XVe siècle

Abraham Poincheval n’est pas un randonneur ordinaire. Cet artiste français de 53 ans, spécialisé dans les performances extrêmes (il a notamment vécu plusieurs jours enfermé dans une sculpture, ou huit jours au cœur d’un rocher), a entamé début juin une traversée de la Suisse à pied. Le tracé relie la plaine du Grütli, lieu fondateur de la Confédération helvétique, à Fribourg, en passant par Lucerne et plusieurs étapes liées à l’histoire suisse. Au total, près de 250 kilomètres avalés en douze jours, soit environ 20 kilomètres par jour.

La spécificité de la performance tient à son équipement. Abraham Poincheval marche en armure médiévale complète, réplique d’une panoplie du XVe siècle fabriquée en Italie, fidèle à la période de la bataille de Morat. L’ensemble pèse plus de 30 kilos. À titre de comparaison, un randonneur en autonomie pour une semaine porte généralement un sac de 12 à 15 kilos, et les amateurs d’ultraléger visent les 7 à 8 kilos. L’armure de Poincheval triple ce poids, et le répartit différemment sur le corps : sur les épaules, le buste, les cuisses, et les avant-bras notamment.

Pourquoi cette traversée : les 550 ans de la bataille de Morat

L’événement s’inscrit dans le programme commémoratif des 550 ans de la bataille de Morat, qui a opposé le 22 juin 1476 les Confédérés suisses aux troupes du duc de Bourgogne Charles le Téméraire. C’est l’une des batailles fondatrices de l’identité suisse, dont l’écho résonne encore dans la mémoire collective helvétique. La performance est portée par le Musée d’art et d’histoire de Fribourg, qui voulait sortir des cadres muséaux classiques pour interroger le rapport contemporain à l’Histoire.

Le résultat est saisissant. À Lucerne, devant le pont de la Chapelle, les passants ont d’abord cru à une attraction touristique avant de réaliser que le chevalier marchait vraiment, sur des centaines de kilomètres. En pleine campagne suisse, la même apparition prend une dimension presque fantastique. Les selfies fusent, les questions aussi. L’idée du musée fribourgeois est précisément là : provoquer la rencontre entre une œuvre d’art et le quotidien des gens, hors les murs.

30 kilos d’armure, 20 km par jour : un défi physique extrême

Sur le plan purement sportif, le défi est colossal. Marcher 20 kilomètres par jour avec 30 kilos répartis sur le corps, ce n’est ni de la randonnée classique, ni du trekking en autonomie. C’est une discipline à part entière qui se rapproche par certains aspects de la marche militaire historique. L’armure du XVe siècle était conçue pour le combat de cavalier, c’est-à-dire pour une utilisation ponctuelle et explosive, pas pour des journées entières de marche soutenue.

Abraham Poincheval s’y est préparé en salle de sport pendant plusieurs mois. Il avait déjà interprété ce chevalier errant à deux reprises auparavant, ce qui lui a permis d’identifier les points de difficulté : la lourdeur, mais aussi la chaleur sous l’armure quand le soleil tape (et juin 2026 promet d’être chaud), le frottement des sangles, et la nécessité d’une hydratation constante. Il marche avec un Camelbak intégré, qui lui permet de boire en continu sans s’arrêter.

Le rythme adopté est celui de la marche soutenue, ponctué de pauses régulières. L’artiste compare lui-même son armure à un exosquelette, dont les articulations ont été pensées pour permettre une amplitude de mouvement suffisante. Le bruit métallique caractéristique sur les pavés et le bitume sert même de métronome interne : tant que la rythmique est ordonnée, le marcheur est dans sa zone. Quand le son devient irrégulier, c’est le signal d’une fatigue qui s’installe.

L’écuyer du XXIe siècle : assistance logistique et sécurité

Comme tout chevalier errant qui se respecte, Abraham Poincheval ne marche pas seul. Il est accompagné quasi quotidiennement par Ivan Mariano, directeur du Musée d’art et d’histoire de Fribourg, qui assure sa sécurité, sa santé, et lui sert d’écuyer au sens littéral. Enfiler et retirer l’armure prend environ dix minutes à deux, ce qui rend l’assistance indispensable. Le photographe Adrian Scherzinger les rejoint régulièrement en van pour documenter le parcours et apporter la subsistance ainsi que l’outillage nécessaire aux petites réparations de sangles.

Cette logistique d’accompagnement rappelle finalement assez bien celle d’un thru-hiker moderne en mode soutenu, où un véhicule d’assistance ravitaille le marcheur à chaque étape. La grande différence reste évidemment l’équipement porté. Le tracé a parfois été adapté en cours de route pour raccourcir certains tronçons jugés trop longs avec le poids de l’armure. C’est la première règle de toute marche extrême : adapter le plan à la réalité du terrain et du corps.

Le rameau de tilleul dans le heaume : le mythe du messager de Morat

Petit détail symbolique qui mérite d’être souligné : dans le heaume de l’artiste, un rameau de tilleul est glissé en permanence, remplacé à chaque étape par une mouture fraîche. Le rameau renvoie au mythe du jeune messager qui aurait couru de Morat à Fribourg pour annoncer la victoire des Confédérés en 1476, un brin de tilleul à la main, et qui aurait expiré en délivrant son message. Cette légende, longtemps tenue pour historique, est devenue l’un des récits identitaires les plus puissants de Suisse romande.

Abraham Poincheval effectuera lui-même ce trajet final Morat-Fribourg en armure le 22 juin, jour exact des 550 ans de la bataille. Une journée qui s’inscrit dans la Solennité annuelle de Morat, fête traditionnelle que l’historien moratois Stefan Matter rappelle ne plus être célébrée aujourd’hui comme un anniversaire martial, mais bien comme une commémoration plutôt pacifique, dans la lignée des évolutions culturelles européennes depuis les années 1960.

La performance comme art : une œuvre qui deviendra exposition

L’errance chevaleresque de Poincheval est entièrement documentée par le photographe et cinéaste Adrian Scherzinger. Le tout fera l’objet d’une exposition au Musée d’art et d’histoire de Fribourg à partir du 1er octobre 2026. L’armure elle-même, marquée par les 250 kilomètres parcourus, deviendra œuvre d’art à part entière. Des objets et documents historiques liés aux lieux traversés compléteront le dispositif muséal. Un film retraçant l’intégralité du parcours sera également diffusé en continu.

L’approche du musée est intéressante en ce qu’elle inverse le sens habituel de la médiation. Plutôt que d’expliquer l’Histoire dans des vitrines, on incarne l’Histoire dans un corps contemporain, et on observe comment le public réagit à ce surgissement. Pour Ivan Mariano, c’est aussi une manière de combler une lacune : en Suisse, les mythes consolidés au XIXe siècle sont souvent mieux retenus que la réalité historique. La performance de Poincheval nourrit ces récits d’une légende contemporaine de plus.

Ce que ça nous dit, à nous randonneurs ordinaires :

Marcher 20 kilomètres par jour avec 30 kilos sur le dos est probablement hors de portée pour 99% des marcheurs, et n’a aucun intérêt sportif en soi. Mais cette performance rappelle deux choses utiles. D’abord que la marche à pied a été pendant des siècles le mode de déplacement principal d’une armée, d’une caravane, d’un pèlerinage : nos ancêtres faisaient régulièrement des choses qui nous paraissent aujourd’hui titanesques. Ensuite, que la limite de ce qu’un corps humain peut supporter en marche soutenue se situe nettement plus haut que ce que nos sacs ultraléger nous habituent à imaginer. Une réflexion intéressante au moment où la randonnée tend à se technologiser à l’extrême.

Pour ceux qui veulent suivre la fin du parcours

La performance se termine le 22 juin 2026 avec l’arrivée à Fribourg dans le cadre de la Solennité de Morat. Le grand public peut suivre les étapes en direct sur les réseaux sociaux du Musée d’art et d’histoire de Fribourg (MAHF). Un afterwork le 18 juin au musée proposera une visite guidée de l’exposition en cours d’Olivier Zappelli, suivie d’une présentation des coulisses par Ivan Mariano, avec un live en direct depuis Burgdorf permettant à Abraham Poincheval d’expliquer sa démarche.

L’exposition consacrée à la performance ouvrira au MAHF le 1er octobre 2026 et présentera l’ensemble de la documentation produite pendant le voyage : photos, vidéos, témoignages, l’armure elle-même, et plusieurs œuvres et objets contextuels. Une rare occasion de voir une performance d’art contemporain à la fois physique, historique et géographique se transformer sous nos yeux en pièce de musée.

Le mot de la fin

Au-delà de l’exploit physique, ce qui frappe dans la démarche d’Abraham Poincheval, c’est la dimension méditative et corporelle qu’elle restitue à la marche. Une démarche qui résonne particulièrement bien aux yeux des randonneurs qui savent que la marche au long cours ne se résume pas à enchaîner des kilomètres, mais constitue une vraie épreuve d’engagement physique et mental sur la durée. Le 22 juin, à Fribourg, c’est aussi une certaine idée de la marche qui sera célébrée. Celle qui n’a rien à voir avec la technologie, l’optimisation, le poids minimal du sac. Celle des corps qui se confrontent au monde, simplement.

Sources :

  • La Liberté, article de Tamara Bongard du 15 juin 2026
  • Musée d’art et d’histoire de Fribourg, programme commémoratif des 550 ans de la bataille de Morat
  • Site officiel d’Abraham Poincheval, artiste de performance
  • Morat Tourisme, programme des festivités du 22 juin 2026

 

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Arnaud Houde

Passionné d’activités de plein-air et d’aventures, la randonnée a été pour moi une révélation il y a quelques années, raison pour laquelle j'ai décidé de lancer mapetiterando.fr afin de partager et faire découvrir au plus grand nombre la pratique de la randonnée.

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