L’image est gravée dans toutes les têtes. Bear Grylls qui remplit sa gourde de sa propre urine à la télé. Aron Ralston, coincé sous un rocher pendant cinq jours dans un canyon de l’Utah, qui en a bu pour tenir. Tous les gamins qui ont regardé Man vs. Wild ont fini par se demander si ça marcherait vraiment. Réponse courte : non, pas comme vous l’imaginez.
La règle des trois, et le moment où la soif devient plus forte que le dégoût
En survie, on enseigne la règle des trois. Trois minutes sans air, trois heures sans abri par mauvais temps, trois jours sans eau, trois semaines sans nourriture. Quand un randonneur se retrouve vraiment coincé loin de toute source, trouver à boire devient la priorité absolue. Au bout d’un jour ou deux, la soif finit par écraser le réflexe de dégoût. C’est là que l’idée traverse l’esprit : j’ai bien un peu d’eau sur moi, dans ma vessie.
Techniquement, boire son urine ne vous rendra pas malade. Des enfants britanniques l’ont fait après avoir regardé Bear Grylls, sans autre conséquence qu’un traumatisme parental durable. L’urine d’une personne en bonne santé est stérile à la sortie. Mais ne pas tomber malade n’est pas la même chose que s’hydrater.
Plus salée que l’eau de mer, et c’est tout le problème
Voilà le détail que la télévision oublie systématiquement. L’urine contient davantage de sels et de minéraux que l’eau de mer. C’est un déchet, littéralement. Sa fonction biologique est d’évacuer l’urée et d’autres substances que le corps veut se débarrasser. Boire ce liquide revient à demander à vos reins de refiltrer ce qu’ils viennent d’éliminer, avec à chaque tour une concentration plus forte en sels. Résultat concret : ça vous déshydrate plus vite que si vous ne buviez rien.
Et non, un filtre de rando classique type Sawyer ou BeFree ne changera rien. Ces filtres retiennent les bactéries et les protozoaires, pas les sels dissous.
Le manuel de survie de l’US Army Field Manual déconseille formellement de boire son urine, son sang ou l’eau de mer en situation de survie. Les trois accélèrent la déshydratation au lieu de la combattre.
Si vraiment vous n’avez plus le choix : la distillation
Il existe bien une manière d’extraire de l’eau potable à partir d’urine. Il faut la distiller. En pratique, deux méthodes de terrain existent.
La première si vous avez un réchaud ou pouvez faire un feu. Faites bouillir l’urine dans votre popote, posez un gobelet au centre sur une pierre plate, couvrez avec le couvercle retourné, anse pointée vers l’intérieur. La vapeur condense sur le couvercle, goutte dans le gobelet. Vous récupérez de l’eau relativement propre, au goût encore marqué.
La seconde sans feu : l’alambic solaire. Un trou d’une trentaine de centimètres, de l’urine et de la végétation au fond, un gobelet au centre, une bâche plastique tendue sur le trou et lestée d’une pierre au-dessus du gobelet. Le soleil fait évaporer l’eau qui se condense sous la bâche et goutte dans le récipient. Plus lent que le réchaud, mais ça fonctionne même sans combustible.
Dans les deux cas, vous récupérez une petite fraction de ce que vous avez mis. Et le goût reste désagréable.
La vraie règle : ne pas en arriver là
La distillation d’urine est une option de dernier recours, pas une stratégie. Avant d’en arriver à jouer les bouilleurs de cru avec votre propre vessie, il y a bien plus utile.
Attendre la fraîcheur du soir, puis chercher des creux d’eau, des suintements de rochers, des flaques dans les zones d’ombre. En montagne sèche, les traces d’animaux mènent aux points d’eau, les chamois et les bouquetins connaissent mieux le terrain que vous. Partir avec plus d’eau que prévu pour le dénivelé annoncé. Prévenir quelqu’un de votre itinéraire et de votre heure de retour estimée. Et pour les sorties engagées en montagne isolée, un communicateur satellite type Garmin inReach coûte un budget annuel raisonnable et transforme une situation de survie en simple attente de secours.
Franchement, si vous en êtes à envisager votre urine comme solution, c’est que trois ou quatre décisions avant, quelque chose a déjà mal tourné. C’est là qu’il faut travailler.




