Même avec des embouts, vos bâtons de marche abîment-ils vraiment les sentiers ?

Randonneuse tenant des bâtons de marche sur un sentier

Photo : Anastasia Shuraeva, via Pexels.

On savait que les pointes métalliques abîmaient les sentiers. Une étude menée dans le parc national de Sagarmatha, au pied de l’Everest, vient de le mesurer. Le résultat gênant n’est pas celui qu’on attendait: même équipés d’embouts en caoutchouc, les bâtons déplacent plus de terre qu’une paire de chaussures seule.

Le sujet revient tous les étés, souvent mal posé. Entre les titres alarmistes sur une interdiction imminente et les randonneurs qui haussent les épaules, on manquait de chiffres. Des chercheurs sont allés en chercher sur l’un des sentiers les plus fréquentés de l’Himalaya.

Ce que les chercheurs ont réellement mesuré

Premier volet, du comptage. En octobre 2023, sur 1 052 trekkeurs observés dans le parc de Sagarmatha, 533 marchaient avec des bâtons. Soit à peu près un sur deux. Parmi eux, 329, c’est-à-dire 61,7 %, utilisaient leurs bâtons pointe nue, sans aucune protection.

Second volet, de l’expérimentation. Les chercheurs ont fait répéter quarante fois le même passage sur des parcelles témoins, avec bâtons à pointe nue, avec bâtons équipés d’embouts, et sans bâtons du tout. Puis ils ont mesuré ce que devenait le sol.

La pointe métallique s’enfonce et perfore. Elle laisse une multitude de petits trous et détache des mottes que la première pluie emporte. Mais le mécanisme le plus parlant est latéral: la terre est projetée sur les côtés du sentier, avec des dépôts atteignant 5,8 cm de haut en bordure. Cette terre-là, désolidarisée et posée en surface, part au premier orage. Les chercheurs relèvent aussi que la végétation des bas-côtés encaisse une perte de couverture comparable à celle de la bande de passage elle-même. Le sentier, en clair, s’élargit.

Pourquoi les embouts ne règlent pas tout

C’est le point qui fait mal, et celui qu’on lit rarement. Dans l’expérience, les parcelles parcourues avec des bâtons équipés d’embouts caoutchouc présentaient elles aussi davantage de remaniement du sol que celles parcourues sans bâtons. Moins qu’avec les pointes nues, mais plus qu’à mains vides.

Logique quand on y pense. L’embout empêche la perforation, pas la poussée. Vous transférez une partie de votre poids et de votre propulsion sur deux points supplémentaires, à chaque pas, des milliers de fois par sortie. Ça compacte et ça déplace.

L’étude explique au passage pourquoi tant de marcheurs se passent d’embouts, et ce n’est pas de la négligence pure. Le caoutchouc glisse quand on pousse fort pour se relancer, ce qui réduit l’intérêt du bâton dans les montées. Et les embouts se perdent, mal conçus ou usés après quelques saisons. Beaucoup de randonneurs en ont perdu un sans s’en rendre compte au bout de trois kilomètres.

Concrètement, on fait quoi?

Personne ne vous demande de jeter vos bâtons, qui restent précieux pour les genoux et l’équilibre. Trois réflexes suffisent: gardez les embouts sur les portions faciles et sur sol meuble, où le bâton vous sert surtout de rythme; réservez la pointe nue aux passages où elle est vraiment utile, dalles humides, raides, terrain instable; et prenez l’habitude de vérifier vos embouts au départ, ils se font la malle sans prévenir. Sur sentier fragile ou littoral, les embouts ne sont pas une option.

En France, des arrêtés locaux et beaucoup d’exagération

Il faut remettre les choses à leur place, parce que le sujet circule avec des titres qui promettent une interdiction générale. Il n’y en a pas, et rien n’indique qu’elle soit à l’ordre du jour au niveau national.

Ce qui existe, ce sont des arrêtés municipaux, ciblés, sur des portions précises. Perros-Guirec, dans les Côtes-d’Armor, a ouvert le bal dès 2010 en imposant les embouts caoutchouc sur une section sensible du GR34, avec des résultats jugés encourageants sur l’érosion. Saint-Nazaire a signé un arrêté du même type en 2022. Rien d’étonnant quand on sait que le sentier des douaniers voit passer entre 800 000 et un million de personnes par an. À ce niveau de fréquentation, le moindre geste multiplié devient un phénomène géologique.

Une précision d’honnêteté, tout de même. L’étude porte sur un parc himalayen, avec ses sols, son altitude et son climat. Transposer ses chiffres tels quels à un sous-bois vosgien ou à une garrigue provençale demanderait d’autres mesures, et les protocoles restent peu nombreux sur le sujet. Ce que l’étude établit solidement, c’est le mécanisme. Pas un barème universel de dégâts.

Reste que le raisonnement tient sans grande science. Un million de paires de bâtons sur le même sentier littoral, ça fait quelques dizaines de millions de coups de pointe par an dans un sol qui ne se refabrique pas. Vos bâtons ne sont pas le problème. C’est le nombre de bâtons identiques au même endroit qui en est un, et deux bouts de caoutchouc à trois euros règlent la plus grosse part de l’affaire.

Sources:

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