On monte en montagne pour trouver le silence. On s’arrête, on écoute, et on éprouve quelque chose de particulier : l’impression d’un vide sonore total. C’est l’une des sensations les plus recherchées en randonnée, et elle est réelle dans ce qu’elle fait ressentir.
Elle est fausse dans ce qu’elle prétend décrire. Le silence absolu n’existe pas en montagne. Il n’existe d’ailleurs nulle part dans la nature. Et la science a mesuré précisément ce qu’on entend à la place.
Un plancher sonore qui n’est jamais zéro
Commençons par le repère de référence. Le seuil d’audition humaine est fixé par convention internationale à 0 décibel SPL à 1 000 hertz, une référence normative issue de la norme ISO 226 sur les courbes d’isosonie.
Or, dans les milieux les plus isolés qu’on puisse mesurer, le fond sonore ne descend pas à zéro. Il se situe autour de 16 à 20 dBA dans les zones sans développement humain.
L’écart est donc de 16 à 20 décibels entre le « silence » naturel le plus profond et ce que l’oreille pourrait théoriquement détecter. Une précision importante : ces valeurs proviennent d’une source unique, une mesure de niveau résiduel en habitat non perturbé, réalisée dans un contexte de gestion d’une espèce de gallinacé. Ce n’est pas une constante universelle de « la montagne », mais l’ordre de grandeur est celui-là.
Autrement dit : il y a toujours quelque chose à entendre. L’oreille n’entend jamais « rien ».
Ce qu’on entend réellement : les proportions
C’est ici que les données deviennent intéressantes, parce qu’elles quantifient ce qui compose ce paysage sonore.
Une étude portant sur 221 sites répartis dans 68 parcs a mesuré, sur le terrain, la part du temps pendant laquelle différentes sources étaient audibles.
- La faune : des sons animaux sont audibles en moyenne 59,3 % du temps.
- Le vent et l’eau : audibles en moyenne 19,2 % du temps.
Et un troisième résultat, qui devrait faire réfléchir : seuls 11,3 % des sites cumulent à la fois un faible bruit anthropique et une abondance de sons naturels.
Ce chiffre est le plus important de l’article. Même dans des parcs protégés, la combinaison « peu de bruit humain + beaucoup de sons naturels » est minoritaire.
Le bruit humain est partout, même là où on ne l’attend pas
Une étude publiée dans Science en 2017 a modélisé le bruit anthropique à l’échelle de l’ensemble des aires protégées des États-Unis. Le résultat est sans appel : le bruit d’origine humaine doublait le niveau sonore de fond dans 63 % des unités d’aires protégées, et provoquait une multiplication par dix ou plus dans 21 % d’entre elles.
Deux tiers des espaces protégés ont donc un fond sonore deux fois plus élevé qu’il ne le serait sans activité humaine. C’est la réponse documentée à une question qu’on se pose souvent : est-ce que le coin où je marche est vraiment tranquille ?
Un autre travail, fondé sur 270 000 heures de mesures acoustiques dans 190 sites de parcs nationaux américains, a permis de construire un modèle prédictif du bruit de fond. C’est aujourd’hui la méthodologie de référence pour estimer ce qu’on devrait entendre dans un lieu donné.
Et une observation très concrète, réalisée dans une forêt de séquoias : la simple installation de panneaux demandant aux visiteurs de rester silencieux a fait baisser substantiellement les niveaux sonores mesurés. La preuve, en creux, que le bruit dominant y était celui des visiteurs, pas celui de la nature.
Les sons qu’on oublie : ceux de son propre corps
Il faut ici être honnête sur une limite de la recherche. La vérification n’a pas trouvé d’étude primaire ayant mesuré en contexte de montagne les sons du corps du randonneur : battements cardiaques, respiration, bruits de pas, acouphènes.
Le phénomène est bien décrit en audiologie et en psychoacoustique : dans un environnement très pauvre en sons, les sons internes émergent et deviennent perceptibles, et un acouphène discret peut devenir envahissant. Mais il s’agit d’un mécanisme documenté en laboratoire, pas d’une mesure de terrain en montagne. On peut donc le décrire comme une hypothèse plausible, pas comme un fait mesuré.
C’est pourtant souvent ce que le randonneur perçoit en premier : le souffle, le cœur, le frottement du sac. Autrement dit, une partie du « silence » de montagne est en réalité le bruit de celui qui l’écoute.
Ce que le bruit fait à la faune
Le sujet n’est pas seulement esthétique. Le bruit anthropique a des effets mesurés sur les animaux, et ils sont bien documentés.
Une synthèse de référence publiée en 2010 dans Trends in Ecology & Evolution pose le principe :
« L’augmentation des niveaux de bruit réduit la distance et la surface sur lesquelles les signaux acoustiques peuvent être perçus par les animaux. »
Concrètement, cela se traduit par des modifications observées chez de nombreuses espèces : la mésange à tête noire modifie la durée et la fréquence de ses cris d’alarme sous bruit de trafic, le carouge à épaulettes rouges modifie la structure de son chant, et le bruit d’un aéroport prédit le moment où les oiseaux européens chantent.
Plus frappant encore, chez le grand dauphin, une étude de 2023 montre que le bruit anthropique dégrade la coopération : le taux de réussite d’une tâche collective chute de 85 % à 62,5 % lors de la plus forte exposition sonore.
Traduction pour un randonneur : parler fort, crier, faire fonctionner un moteur ou une enceinte ne fait pas que déranger. Cela retire de l’information aux animaux autour de vous.
Le calme a des effets mesurés sur nous
La littérature documente aussi des effets sur l’humain, mais il faut être précis sur ce qu’elle dit vraiment.
Une méta-analyse portant sur 36 publications a trouvé que l’exposition à des sons naturels est associée à une baisse du stress et de la gêne, avec un effet modéré, et à une amélioration des affects positifs.
Une autre étude a mesuré une récupération physiologique plus rapide après un stress en présence de sons naturels, évaluée par la conductance cutanée.
Attention à ne pas aller trop loin : ces travaux portent majoritairement sur des expositions en laboratoire. Ils ne démontrent pas que « le silence de montagne guérit ». La causalité sur le terrain, avec toutes les variables d’une vraie sortie, n’est pas établie. Ce qui est établi, c’est que les sons naturels ont un effet mesurable sur le stress, dans des conditions contrôlées.
Cette réserve n’enlève rien à l’intérêt de la démarche. Notre article sur les effets de la marche en forêt applique la même prudence, et notre dossier sur l’observation de la faune montre comment une approche discrète change complètement ce qu’on peut voir, et entendre.
Ce qu’on ne peut pas affirmer
- Ne pas dire que le silence absolu existe dans telle vallée. Le fond sonore le plus bas mesuré est de l’ordre de 16 à 20 dBA, pas de zéro.
- Ne pas avancer un chiffre universel en décibels pour « la montagne ». Les valeurs dépendent de la topographie, du vent, de la saison et de la fréquentation.
- Ne pas présenter les 16 à 20 dBA comme un standard général. C’est une mesure issue d’un contexte précis, à citer comme telle.
- Ne pas attribuer au bruit des mortalités directes de faune. Les études montrent des effets sur la communication, le comportement et des indicateurs de condition physique, pas des morts.
- Ne pas confondre le silence de montagne avec une chambre anéchoïque. Les chiffres spectaculaires de certains locaux commerciaux ne sont pas des mesures de milieu naturel.
- Ne pas conclure que le silence de montagne guérit. Les effets sur le stress sont mesurés surtout en laboratoire, la causalité de terrain n’est pas établie.
L’idée à retenir
Le silence absolu n’existe pas en montagne. Le seuil d’audition humaine est fixé à 0 décibel par convention, mais le fond sonore des milieux les plus isolés se situe plutôt autour de 16 à 20 dBA : l’oreille n’entend jamais rien. Ce qu’on appelle silence est en réalité un paysage sonore composé de sons naturels, la faune est audible 59,3 % du temps, le vent et l’eau 19,2 % , , de bruit anthropique souvent sous-estimé, et des sons du corps du randonneur lui-même. Car le bruit humain est partout : il double le fond sonore dans 63 % des aires protégées américaines, et seuls 11,3 % des sites étudiés cumulent peu de bruit humain et beaucoup de sons naturels. Le calme a des effets mesurés sur le stress et la récupération physiologique, mais dans des conditions de laboratoire : la prudence reste de mise sur ce que cela prouve sur le terrain.
Sources
- Buxton RT et al., « Anthropogenic noise in US protected areas », Science, 2017
- Buxton RT et al., mesure de l’audibilité des sons naturels et anthropiques sur 221 sites, PNAS, 2021
- Mennitt D & Fristrup K, modèle acoustique fondé sur 270 000 heures de mesures, Journal of the Acoustical Society of America, 2014
- Barber JR, Crooks KR & Fristrup KM, « The costs of chronic noise exposure for terrestrial organisms », Trends in Ecology & Evolution, 2010
- Alvarsson JJ, Wiens S & Nilsson ME, récupération physiologique après stress et sons naturels, International Journal of Environmental Research and Public Health, 2010
- Bruit anthropique et coopération chez le grand dauphin, Current Biology, 2023
