Demandez à dix randonneurs quel filtre à eau emporter, neuf vous citent Sawyer ou Katadyn. La techno date des années 60 et laisse passer trois familles de polluants qu’on retrouve aujourd’hui partout, même en haute montagne.
La fibre creuse, révolution… d’il y a 60 ans
Sawyer Squeeze, Katadyn BeFree, MSR TrailShot. Tous reposent sur le même principe : la fibre creuse. Une membrane percée de pores autour de 0,1 micron qui retient mécaniquement ce qui est plus gros qu’elle. Bactéries (E. coli, Salmonella), kystes parasitaires (Giardia, Cryptosporidium) : ça bloque. Et ça bloque vite, sans goût de chlore, sans temps de pause. Sur ce terrain, on est très au-dessus des vieilles pastilles type Micropur.
Le hic, c’est que la techno hollow fiber a été développée dans les années 60 pour la dialyse médicale, puis adaptée à la rando dans les années 90. Depuis, on en sait beaucoup plus sur ce qu’il y a réellement dans l’eau de montagne. Et la liste des contaminants qu’une fibre creuse ne voit même pas passer s’est sérieusement allongée.
Trois familles de polluants que votre Sawyer ne voit pas
D’abord les virus. Hépatite A, hépatite E, norovirus, rotavirus : ils mesurent entre 0,02 et 0,03 micron. Soit trois à cinq fois plus petits que les pores d’une fibre creuse. Ils passent au travers comme une bille dans un seau à poissons. En France, le risque viral en montagne reste statistiquement faible, mais il existe, en particulier dans les zones où passent des sangliers, des troupeaux, ou en aval d’un refuge mal géré.
L’Anses rappelle que le virus de l’hépatite E circule chez les sangliers, porcs et cervidés français, et que la transmission par eau ou aliments contaminés est documentée.
Ensuite les microplastiques. Sur ce point, le travail des chercheurs de l’Université Savoie Mont-Blanc est sans appel. Le projet PLASTILAC, mené sur des lacs d’altitude des Écrins, du Mercantour et de la Vanoise, a livré un constat net : aucun des lacs étudiés n’est épargné. Le transport se fait par voie atmosphérique : pluies et chutes de neige déposent ces particules à plusieurs centaines de kilomètres de leur source. Une membrane de 0,1 micron ne les retient pas.
Enfin les contaminants chimiques. Pesticides agricoles transportés par les vents, résidus médicamenteux, métaux lourds (plomb, arsenic, manganèse) issus de roches ou d’anciennes mines, hydrocarbures déposés par les retombées atmosphériques. Aucun n’est arrêté par une membrane qui filtre par taille. Sur une rando d’une journée, l’exposition est minime. Sur des milliers de litres bus en bivouac, en thru-hike ou en voyage, ça commence à compter.
Les virus type hépatite A et E ont besoin d’une contamination fécale humaine ou animale pour arriver dans l’eau. En haute montagne française au-dessus des estives, le risque est réel mais limité. En zone pâturée, en aval d’un refuge fréquenté, ou en voyage à l’étranger (Asie du Sud-Est, Amérique latine, Afrique), il devient nettement plus sérieux. Une fibre creuse seule ne suffit pas.
L’électroadsorption, la techno qui filtre vraiment tout
Le principe est sorti d’un projet NASA du début des années 2000. L’agence spatiale finançait Argonide, une boîte de Floride, pour mettre au point un filtre capable de purifier l’eau recyclée à bord des stations spatiales. Le résultat s’appelle NanoCeram, et a décroché en 2002 le prix des 100 produits les plus innovants décerné par R&D Magazine.
La logique change complètement. Au lieu de filtrer par taille, la cartouche est garnie de fibres de nano-alumine chargées électropositivement. Comme la quasi-totalité des contaminants (bactéries, virus, métaux, microplastiques) portent une charge négative, ils sont littéralement aimantés par le filtre. Selon les données NASA, ce type de média retire plus de 99,9999 % des virus et des bactéries, avec un débit qui n’a rien à voir avec celui d’une membrane traditionnelle.
Concrètement, vous poussez sur la gourde au lieu d’aspirer ou de presser longuement, et l’eau coule presque comme dans une gourde de sport classique. Plusieurs marques utilisent aujourd’hui ce type de filtration, parmi lesquelles Epic Water Filters, arrivé en Europe il y a quelques années et testable jusque dans la jungle vietnamienne. Comptée en mètres parcourus par cartouche, c’est plus cher qu’une Sawyer Squeeze. Comptée en ce que vous ne buvez pas, l’addition se présente différemment.
Sur un GR balisé entre deux refuges des Vosges ou du Jura, une fibre creuse fait le job dans la majorité des cas. En bivouac sur le GR20, sur la Haute Route Pyrénéenne, ou en voyage dans des coins où vous comptez boire dans tout ce qui ressemble à de l’eau pendant trois semaines, l’investissement dans une gourde à électroadsorption se justifie largement.

