Ces pierres gravées au bord des sentiers ne sont pas là pour vous guider : voici leur véritable rôle

Borne frontière en pierre gravée d’initiales et d’une date, couverte de lichen, sur une crête alpine ensoleillée

Au bord d’un sentier, on croise souvent une pierre dressée. Parfois haute, souvent basse, avec des gravures qu’on distingue mal. On passe devant sans y penser, en supposant qu’il s’agit d’un vieux repère quelconque.

Ces pierres disent pourtant des choses très précises. Et ce sont rarement des balises. Une borne peut marquer une frontière entre deux États, une limite de commune, un droit de pâturage, un droit de chasse ou une simple séparation de propriété. Quatre fonctions radicalement différentes, sous une apparence quasi identique.

La typologie : douze catégories, pas une

Pour saisir l’ampleur du sujet, il faut remonter à un ouvrage ancien devenu la référence sur la question. Un juriste du nom de Johannes Oettinger a publié en 1642, à titre posthume, un traité entièrement consacré aux limites et aux bornes. Il y recense douze catégories de pierres de limite, et la liste donne le vertige.

Voilà pourquoi une pierre gravée est si souvent illisible pour un promeneur : elle ne dit pas « limite » en général, elle dit de quel droit il s’agit. Et le vocabulaire pour le lire s’est perdu.

Comment se lit une borne de frontière ?

C’est la catégorie la plus spectaculaire, et la plus codifiée. Une borne frontière porte généralement :

En montagne, là où planter une borne est impossible, la frontière est gravée directement dans le rocher : croix, lignes, armoiries, millésimes. Le terme technique allemand est Felsmarch. C’est souvent ce qu’on croise au sommet d’une crête frontalière sans le savoir.

Autre détail de terrain étonnant : certaines bornes sont enterrées aux deux tiers, pour résister au gel et à l’usure, et peuvent peser jusqu’à 400 kilogrammes. Ce ne sont pas des cailloux posés là, ce sont des monolithes.

Une histoire qui commence dans l’Antiquité

L’idée de borne est très ancienne. Les Romains avaient un dieu propre des bornes, Terminus. Et la mythologie veut qu’à Rome un temple ait été construit autour d’une borne sacrée plutôt que d’en déplacer une seule.

Sur les Pyrénées, le trophée de Pompée au col de Panissars marquait déjà, dans l’Antiquité, la frontière entre la Gaule et l’Hispanie.

Au Moyen Âge, la protection des bornes apparaît dans les droits populaires, et des Feldgeschworene, littéralement des jurés de bornage, sont chargés des limites et de la pose des pierres. Dès le XIIIe siècle, on taille des pierres grossièrement. Aux XIVe et XVe siècles, le bornage s’étend aux limites de souveraineté. Et au XVIe siècle, dans les zones densément occupées, la borne remplace progressivement les murs et les haies comme marque de limite.

Le bornage moderne des frontières

La période moderne est celle où l’on borne systématiquement. Trois dates structurent le mouvement.

1659, traité des Pyrénées. C’est le premier acte mentionnant une frontière entre les deux royaumes. Mais un détail est essentiel : le bornage de cette frontière « demeure encore imprécis en de nombreux points ». Un traité ne suffit pas, il faut ensuite aller planter les pierres.

1815, congrès de Vienne. Le redécoupage de l’Europe rend nécessaires de nouvelles campagnes de bornage. La borne devient l’outil administratif du nouvel ordre.

1856, 1862 et 1866, traités de Bayonne. Ils déterminent, « par touches successives », le bornage connu aujourd’hui de la frontière terrestre franco-espagnole : 602 bornes numérotées d’ouest en est, 272 par le traité de 1856, puis 154 en 1862 et 176 en 1866, auxquelles s’ajoutent 45 bornes autour de l’enclave de Llívia.

Et en mai 1875, une Commission internationale des Pyrénées est créée à l’initiative du ministre français des Affaires étrangères. Elle fait partie des premières commissions frontalières permanentes d’Europe, et elle existe encore.

Après la Première Guerre mondiale, les traités de 1919-1920 imposent une nouvelle vague de délimitation. La frontière austro-italienne, par exemple, est déterminée par le traité de Saint-Germain-en-Laye du 10 septembre 1919, et calée en général sur la ligne de partage des eaux, un critère géographique, pas politique.

Qui entretient ces bornes aujourd’hui ?

C’est un point que personne n’imagine, et il est très concret : les bornes frontières sont encore entretenues.

En France, ce sont les délégués à l’abornement de la Délégation aux affaires internationales et européennes du ministère de l’Intérieur qui s’en chargent. Des commissions mixtes d’abornement se réunissent régulièrement, une fois par an ou tous les deux ans, alternativement dans chaque pays. L’abornement doit être « maintenu de manière à ce que le tracé soit bien déterminé et puisse être repéré en tout temps et en toute étendue ».

La répartition du travail est parfois savoureuse. Sur la frontière franco-suisse, la France fournit la pierre taillée et gravée, tandis que la Suisse se charge, avec ses engins de levage, de poser le monolithe. Un partage de tâches qui doit dater de la convention de 1965.

Le budget existe : environ 30 000 euros de crédits spécifiques dits « d’abornement et d’entretien de la frontière ».

Déplacer une borne, c’est un délit

Beaucoup de randonneurs l’ignorent : toucher à une borne frontière n’est pas un geste anodin.

En Allemagne, le code pénal punit le fait d’enlever, de rendre méconnaissable ou de déplacer une borne dans l’intention de nuire à autrui d’une amende ou d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à cinq ans. L’altération non autorisée de repères est également une contravention selon les lois de cadastre des Länder.

Plus largement, en droit international, les bornes frontières « sont placées et peuvent être entretenues par accord mutuel des pays limitrophes ». Ce ne sont donc pas des objets décoratifs : ce sont des instruments juridiques.

Et un mouvement patrimonial est en cours. En Allemagne, les bornes historiques sont désormais protégées comme monuments culturels. Certaines sont même installées dans des lieux publics pour être préservées de la dégradation. Une reconnaissance tardive, mais réelle.

Les autres pierres qu’on croise

Le bornage frontalier n’est pas la seule explication. Trois autres catégories méritent d’être connues.

Les croix de chemin. Développées depuis le Moyen Âge, elles servaient de guide et de protection au voyageur, souvent placées aux carrefours. Le droit d’asile leur fut étendu à partir de 1095. Et une catégorie particulière existe : les « croix de limites », qui « servent de bornes ». En montagne, on trouve des croix alpestres érigées sur les alpages ou les sommets : environ 70 croix répertoriées sur les seuls sommets fribourgeois.

Les drailles. Sur les chemins de transhumance, la limite est marquée par des murets de pierre, qui s’élargissent par endroits pour permettre de regrouper le troupeau. Certaines drailles réutilisent des voies romaines et sont devenues des sentiers de randonnée : c’est le cas du GR 60, tracé sur la Grande Draille du Languedoc.

Les bornes de propriété privée. Le bornage privé est une procédure juridique encadrée par l’article 646 du Code civil, dont la rédaction n’a pas changé depuis 1804. Un propriétaire peut obliger son voisin à faire borner leurs terrains, à l’amiable par un géomètre-expert, ou devant le tribunal judiciaire. Ces pierres-là n’ont aucune valeur patrimoniale, mais elles marquent un droit réel.

Le point commun de toutes ces pierres est le même : elles ne renseignent pas sur la direction, mais sur le droit. C’est une distinction utile en randonnée : reconnaître une croix de chemin, une draille ou une borne de propriété change complètement ce qu’on comprend d’un paysage. Nos repères sur la randonnée en montagne et notre article sur la lecture des itinéraires appliquent la même démarche : comprendre ce qu’on voit avant de décider. Nos repères sur la randonnée en montagne et notre article sur la lecture des itinéraires appliquent la même démarche : comprendre ce qu’on voit avant de décider.

Comment reconnaître une borne sur le terrain ?

Ce qu’on ne peut pas affirmer

L’idée à retenir

Une pierre dressée au bord d’un sentier n’est presque jamais une balise. Un juriste du XVIIe siècle, Johannes Oettinger, recensait déjà douze catégories de bornes : frontière d’État, forêt, chasse, dîme, pâturage, propriété privée, chemin, pêche, mine. Une borne frontière porte les armoiries des deux pays, un millésime, un numéro, et surtout un sillon gravé sur le dessus qui indique le tracé de la frontière. En montagne, là où planter est impossible, la limite est gravée dans le rocher. Ces bornes ne sont pas des vestiges : elles sont encore entretenues par des commissions mixtes d’abornement, et en déplacer une dans l’intention de nuire est puni en Allemagne d’une peine pouvant atteindre cinq ans d’emprisonnement. Savoir lire ces pierres, c’est comprendre qu’on ne regarde pas une direction mais un droit.

Sources

Notez ce post
Quitter la version mobile