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Sport : pourquoi un effort inhabituel peut abîmer vos muscles, même si vous êtes en forme

Arnaud Houde par Arnaud Houde
Publié le 21 octobre 2026
Lecture 8 min
Randonneur épuisé assis sur un rocher tête baissée, trempé de sueur, sac surdimensionné posé à côté

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La question paraît simple : à partir de quel moment l’effort cesse-t-il de faire progresser et commence-t-il à abîmer ? On attend un chiffre, un seuil, une limite claire. La réponse de la littérature scientifique est décevante et c’est la plus utile : ce seuil n’existe pas.

Ce qui existe, c’est une combinaison de facteurs. Et connaître cette combinaison vaut mieux qu’un chiffre, parce que c’est elle qu’on peut surveiller.

Pourquoi il n’y a pas de seuil unique ?

La recherche sur la rhabdomyolyse d’effort décrit un continuum plutôt qu’un seuil. On passe d’une élévation normale de la créatine kinase après un effort, qui est une réponse physiologique attendue, jusqu’à une atteinte grave avec insuffisance rénale. Entre les deux, il n’y a pas de marche nette.

Ce qui ressort des travaux, en revanche, c’est une liste de facteurs qui se cumulent :

  • un effort intense et inhabituel
  • une charge excentrique, c’est-à-dire un travail de freinage, typiquement la descente
  • la chaleur
  • la déshydratation
  • un faible niveau d’entraînement au moment de l’effort

Le point commun de ces facteurs est important : aucun n’est une question de performance. Une personne entraînée qui fait un effort qu’elle n’a jamais fait, par forte chaleur, sans être hydratée, cumule tous les facteurs de risque.

Les chiffres qu’on peut citer, et ce qu’ils ne disent pas

Il existe des seuils biologiques, mais ils sont diagnostiques, pas prédictifs. Ils définissent à partir de quand on parle de rhabdomyolyse, pas à partir de quand un effort commence à faire mal.

La convention la plus utilisée est un taux de créatine kinase supérieur à 1 000 UI/L, ou supérieur à 5 fois la limite supérieure de la normale. Une revue systématique sur les définitions montre que 67 % des études utilisent un seuil de créatine kinase, dont 22,9 % avec ce facteur 5 et 27,7 % avec le seuil de 1 000. En endurance, certains travaux retiennent 5 000 UI/L.

Ces chiffres ne doivent pas être lus comme un signal d’alerte personnel. Un taux élevé après un effort peut n’avoir aucune conséquence clinique. Les auteurs le disent eux-mêmes : ces marqueurs sont « très sensibles, mais pas très spécifiques ».

Ce qui donne en revanche la mesure du phénomène, ce sont les ordres de grandeur observés chez des sportifs hospitalisés. Une revue portant sur 772 patients, d’âge moyen 28,7 ans, relève un taux moyen de créatine kinase à l’admission de 31 481 UI/L. Les courses et marathons représentent 54 % des cas, l’haltérophilie 15 %.

Attention à la lecture de ce chiffre : il s’agit de personnes vues à l’hôpital. Cela mesure la gravité des cas admis, pas la fréquence du problème chez les pratiquants.

Le cas le plus instructif : les débutants en salle

Voici l’enseignement le plus utile, et il porte sur une population inattendue.

Une revue systématique a analysé les cas de rhabdomyolyse après une séance de spinning en salle, sur 97 patients. Le profil qui ressort est très précis :

« La plupart des patients étaient des femmes en bonne santé qui assistaient à leur première séance de spinning. Le délai moyen avant la consultation était de 3,1 jours. Les symptômes les plus fréquents étaient des myalgies, des urines foncées et une faiblesse musculaire des cuisses. »

Des femmes en bonne santé. Leur première séance. C’est exactement le profil du facteur de risque « effort inhabituel » : ce n’est pas le niveau de forme qui compte, c’est le décalage entre ce qu’on demande et ce qu’on a l’habitude de faire.

Les suites sont à connaître, sans dramatiser : 7,2 % ont eu une atteinte rénale aiguë, 2,1 % une dialyse temporaire, et 4,1 % un syndrome des loges ayant nécessité une intervention chirurgicale. Aucune séquelle à long terme ni décès n’a été rapporté dans cette série.

Un autre chiffre qui contredit une intuition

Dans une revue portant sur l’ultra-trail, regroupant 15 études et 348 sujets, la hausse médiane de la créatine kinase entre avant et après une course était de +5 370 %. Un chiffre vertigineux.

Et pourtant, sur ces 348 sujets, un seul, soit 0,28 %, a été diagnostiqué en rhabdomyolyse.

L’écart entre les deux chiffres dit tout : une élévation massive de la créatine kinase est une réponse normale à un effort extrême, et elle n’équivaut pas à une pathologie. C’est précisément pour cela qu’il n’existe pas de seuil simple.

La même revue apporte un détail qui concerne directement les randonneurs : la descente, en tant que charge excentrique, est associée à plus de dommages. Ce qui rejoint ce que nous documentons sur les contraintes du genou en descente et notre protocole de progression sur trois semaines, qui applique exactement ce principe.

La chaleur comme facteur aggravant

Le lien avec la chaleur est documenté à grande échelle. Une étude sur 3 372 hospitalisations pour coup de chaleur aux États-Unis, entre 2003 et 2014, trouve une rhabdomyolyse dans 31 % des cas.

Les facteurs de risque associés à cette étude sont l’âge de 20 à 39 ans, le sexe masculin, une origine afro-américaine, et un antécédent de consommation d’alcool. Il faut être précis sur ce dernier point : il s’agit d’une association statistique dans une étude observationnelle, pas d’une causalité établie.

Et la randonnée ?

Ici, il faut être particulièrement honnête, parce que c’est le sujet qui nous intéresse.

La recherche n’a trouvé qu’un seul cas vérifié de rhabdomyolyse liée à la randonnée, et il a été publié en 2024. Il concerne un homme de 41 ans dans le Grand Canyon, en temps chaud, avec une surcharge hydrique ayant provoqué une encéphalopathie hyponatrémique associée à une rhabdomyolyse, un syndrome des loges bilatéral et une atteinte rénale légère.

Les auteurs soulignent « les complications potentielles des dommages musculaires quand une personne désentraînée fait un exercice prolongé et intense ».

Mais il n’existe aucune série de cas ni étude épidémiologique spécifique à la randonnée de loisir. On ne peut donc pas présenter la randonnée comme un facteur de risque établi. La littérature proche concerne l’ultra-trail et le travail en milieu chaud, pas le randonneur du dimanche.

Le message raisonnable est donc celui-ci : sur une longue sortie en début de saison, par forte chaleur, avec un dénivelé inhabituel, on cumule plusieurs facteurs connus. Ce n’est pas un scénario dangereux en soi, c’est un scénario à construire progressivement. Notre article sur la règle des 3-6-9 et notre article sur la consigne de boire avant d’avoir soif traitent de cette gestion de la chaleur et de l’eau.

Et le surentraînement ?

La question du surentraînement est souvent posée en parallèle. Elle mérite une réponse claire : il n’existe pas de seuil consensuel utilisable.

Le consensus de référence sur le sujet le reconnaît explicitement. Sa définition est simple : « un entraînement réussi doit non seulement impliquer une surcharge, mais aussi éviter la combinaison d’une surcharge excessive et d’une récupération inadéquate ».

Mais sur les marqueurs, le même texte est sans ambiguïté :

« Actuellement, plusieurs marqueurs (hormones, tests de performance, tests psychologiques, marqueurs biochimiques et immunitaires) sont utilisés, mais aucun ne remplit tous les critères pour que son usage soit généralement accepté. »

Autrement dit, il n’existe pas d’analyse à faire qui dirait « vous êtes surentraîné ». Ce qui existe, c’est un déséquilibre entre charge et récupération, et c’est un jugement global.

Un repère complémentaire est utile, même s’il n’est pas universel : les maladies mineures se regroupent surtout quand la charge et sa monotonie dépassent des seuils individuels. Ce n’est pas une valeur à atteindre, c’est un signal à surveiller pour soi.

La reprise après un épisode

Un point pratique, et c’est le seul conseil qu’on peut donner sans sortir de notre rôle : après un épisode documenté, la reprise se fait de façon progressive et structurée.

Les recommandations disponibles décrivent un programme en quatre phases, utilisé notamment dans le cadre militaire. L’idée de fond est toujours la même : on ne reprend pas à la charge qui a déclenché l’épisode, et on avance par paliers en fonction de la tolérance.

C’est un sujet qui relève du médecin, pas de l’entraîneur. Notre rôle ici s’arrête à la documentation.

Ce qu’on ne peut pas affirmer

  • Il n’existe pas de seuil chiffré à partir duquel l’effort abîme. La recherche n’en a pas trouvé. La littérature décrit un continuum et des facteurs combinés.
  • Les seuils de créatine kinase sont des conventions diagnostiques, pas des seuils de dommage. Un taux élevé sans signe clinique n’est pas une pathologie.
  • Ne pas présenter la randonnée de loisir comme un facteur de risque établi. Un seul cas vérifié a été trouvé, et aucune étude épidémiologique spécifique n’existe.
  • Les chiffres sur les sportifs hospitalisés sont biaisés par la sélection : ils décrivent des cas admis, pas l’incidence réelle.
  • Le lien avec l’alcool est une association statistique, pas une causalité démontrée.
  • Aucun marqueur du surentraînement n’est consensuel. Le consensus scientifique lui-même le reconnaît.
  • Cet article ne donne aucun conseil médical et ne permet aucun autodiagnostic. Des symptômes inhabituels relèvent d’un avis professionnel.
  • La piste de départ de cet article, un article de presse scientifique américaine, n’a pas pu être consultée. Les études citées ont été retrouvées et vérifiées indépendamment.

L’idée à retenir

Il n’existe pas de seuil à partir duquel l’effort devient destructeur. La littérature décrit un continuum et une combinaison de facteurs : un effort intense et inhabituel, une charge excentrique comme la descente, la chaleur, la déshydratation, et un faible niveau d’entraînement au moment de l’effort. Le cas le plus instructif est celui des débutantes en spinning : des femmes en bonne santé, à leur première séance, parce que c’est le décalage entre la demande et l’habitude qui compte, pas le niveau de forme. Les seuils de créatine kinase, autour de 1 000 UI/L ou 5 fois la normale, sont des conventions diagnostiques et non des seuils de dommage : en ultra-trail, la créatine kinase augmente médicalement de plus de 5 000 % sans que plus de 0,3 % des coureurs soient diagnostiqués. Pour la randonnée, un seul cas a été trouvé dans la littérature, ce qui interdit de la présenter comme un facteur de risque établi. Ce qui protège reste donc ce que nous documentons partout : la progressivité, la gestion de la chaleur et de l’eau, et le refus des efforts inhabituels en début de saison.

Sources

  • Bäcker HC et al., « Exertional Rhabdomyolysis in Athletes: Systematic Review and Current Perspectives », Clinical Journal of Sport Medicine, 2023
  • Rojas-Valverde D et al., « Exertional rhabdomyolysis and acute kidney injury in endurance sports », European Journal of Sport Science, 2021
  • Lecina M et al., « Exertional Rhabdomyolysis and Ultra-Trail Races », Muscles, 2024
  • Masuda Y et al., « Clinical characteristics and outcomes of exertional rhabdomyolysis after indoor spinning », The Physician and Sportsmedicine, 2023
  • Stahl K et al., « A systematic review on the definition of rhabdomyolysis », Journal of Neurology, 2020
  • Thongprayoon C et al., « Impact of rhabdomyolysis on outcomes of hospitalizations for heat stroke in the United States », 2020
  • Myers TM et al., cas de rhabdomyolyse et d’encéphalopathie hyponatrémique lors d’une randonnée dans le Grand Canyon, Wilderness & Environmental Medicine, 2024
  • Meeusen R et al., consensus conjoint sur la prévention, le diagnostic et le traitement du surentraînement, 2013
  • Schleich K et al., « Return to Play After Exertional Rhabdomyolysis », Journal of Athletic Training, 2016
  • Landau ME et al., « Exertional rhabdomyolysis: a clinical review », 2012
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Arnaud Houde

Passionné d’activités de plein-air et d’aventures, la randonnée a été pour moi une révélation il y a quelques années, raison pour laquelle j'ai décidé de lancer mapetiterando.fr afin de partager et faire découvrir au plus grand nombre la pratique de la randonnée.

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