Vous les suivez à chaque randonnée : d’où viennent les marques peintes sur les sentiers ?

Marque de balisage rouge et blanche délavée peinte sur un tronc de hêtre au bord d’un sentier forestier

On marche sur un sentier balisé et on a l’impression d’une chose ancienne. Les marques sur les rochers, les arbres peints, les plaques à peine lisibles : tout suggère un usage immémorial, transmis de génération en génération. Comme si baliser un chemin était une pratique aussi vieille que les chemins eux-mêmes.

C’est faux. Et le résultat est assez net : le balisage organisé des sentiers est une invention du XIXe siècle, portée par les grandes sociétés alpines et de randonnée. Il y a cent cinquante ans, chercher une marque sur un arbre pour trouver son chemin n’était pas une habitude : c’était une nouveauté.

Trois choses qu’il faut absolument séparer

Pour comprendre le sujet, il faut distinguer trois questions qui n’ont rien à voir et que l’on confond en permanence.

La confusion entre ces trois plans est exactement ce qui fait circuler tant d’affirmations invérifiables.

Le cas du Rennsteig, le plus solide

Si on cherche le chemin le plus ancien d’Europe qui est aujourd’hui balisé et praticable, le candidat le plus sérieux est allemand. C’est le Rennsteig, un chemin de crête de Thuringe et de Franconie.

Ce qui est établi, et c’est remarquable : son chemin est mentionné pour la première fois le 10 août 1330, sous le nom de Rynnestig, dans un acte établi à Schmalkalden. Un chemin attesté depuis près de sept siècles, ce n’est pas rien.

Mais regardons maintenant les étapes suivantes, qui racontent une tout autre histoire.

Entre la première mention du chemin en 1330 et l’organisation du balisage en 1896, il s’est écoulé plus de cinq siècles et demi. Voilà l’écart entre un chemin ancien et un chemin balisé.

Et il faut ajouter une nuance importante, parce qu’elle dit tout du problème : le Rennsteig est présenté comme le plus ancien sentier de grande randonnée d’Allemagne. D’Allemagne, pas d’Europe.

Ce que la vérification n’a pas trouvé

C’est un résultat, et il faut le dire clairement. La recherche n’a trouvé aucune source, ni encyclopédique ni institutionnelle, qui désigne un « plus vieux sentier balisé d’Europe ». Le superlatif européen n’existe pas dans la littérature accessible. Il n’est même pas revendiqué, ce qui est encore plus révélateur.

Ce qui existe, ce sont des revendications nationales ou régionales, et elles donnent une leçon d’humilité. Regardez cet échantillon :

Ce dernier exemple est le plus instructif. Un pays où le plus ancien sentier balisé date de 1934. Autrement dit, le superlatif dépend entièrement du pays où on pose la question, et la réponse n’a rien d’européen.

Quand le balisage organisé est réellement né

Voilà le vrai sujet, et il est solide : le balisage moderne naît au XIXe siècle, dans le sillage des clubs alpins et de randonnée.

Le mouvement est européen et il s’étale sur quelques décennies. L’Österreichischer Alpenverein est fondé en 1862, le Schweizer Alpen-Club en 1863, le Club Alpino Italiano la même année. Le Riesengebirgsverein et le Rennsteigverein suivent en 1880 et 1896.

Ces clubs ne se contentent pas de gravir des sommets. Ils cartographient, tracent, marquent, publient des guides, construisent des refuges. C’est toute une infrastructure de randonnée qui se met en place, et le balisage en est l’élément le plus visible de nos jours.

Il faut noter que pour ces dates de fondation, la vérification s’est appuyée sur des sources encyclopédiques et n’a pas pu consulter les archives institutionnelles des clubs eux-mêmes. Les dates de fondation sont largement documentées, mais l’histoire précise de la mise en place du balisage dans chaque massif reste à explorer dans les archives concernées.

Pourquoi cette histoire change le regard

Trois conséquences, et la première est la plus forte.

Le balisage est une œuvre humaine récente, et c’est une chance. Ces marques qu’on lit distraitement n’ont pas toujours été là. Elles ont été voulues, financées, posées et entretenues par des gens qui ont considéré qu’un chemin devait être trouvable par tous, pas seulement par ceux qui le connaissaient. Notre article sur l’usage du GPS ou de la carte papier part du même constat : un balisage est une aide, pas une garantie.

Nos successeurs auront une autre histoire à raconter. Un sentier balisé en 1896 avait cent trente ans en 2026. Nos balisages actuels paraîtront à leur tour anciens dans un siècle. La trace qu’on laisse sur un sentier est toujours plus récente qu’on ne le croit.

Attention aux fausses anciennetés. Beaucoup de marques anciennes qu’on croise ne sont pas des balisages de randonnée mais des bornes, des croix ou des repères d’exploitation forestière. C’est tout le sujet de notre article sur la lecture des itinéraires et de notre dossier sur la randonnée en montagne : savoir ce qu’on regarde change ce qu’on comprend.

Ce qu’on ne peut pas affirmer

L’idée à retenir

Il n’existe pas de « plus vieux sentier balisé d’Europe » établi par une source. Le superlatif européen n’est même pas revendiqué : la recherche n’a trouvé que des revendications nationales ou régionales. Ce qui est solide, c’est autre chose, et c’est plus intéressant. Le balisage organisé des sentiers naît au XIXe siècle, porté par les clubs alpins et de randonnée fondés dans les années 1860 à 1890. Le cas le plus impressionnant est celui du Rennsteig, en Allemagne : son chemin est mentionné dès le 10 août 1330, mais il n’a été cartographié à usage touristique qu’en 1832 et balisé qu’à partir de la fondation du Rennsteigverein en 1896, plus de cinq siècles et demi plus tard. Le contraste dit tout : un chemin ancien n’est pas un chemin balisé, et ce qu’on prend pour une tradition immémoriale est en réalité une invention du XIXe siècle.

Sources

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