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Pourquoi cette forêt bretonne est pleine de rochers, et pourquoi sa légende est un plagiat documenté ?

Arnaud Houde par Arnaud Houde
Publié le 9 octobre 2026
Lecture 7 min
Blocs de granite arrondis couverts de mousse empilés dans un lit de ruisseau, fougères et troncs de hêtres autour

Blocs de granite arrondis couverts de mousse empilés dans un lit de ruisseau, fougères et troncs de hêtres autour

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Il y a, au milieu d’une forêt du Finistère, une rivière qui n’est pas faite d’eau. Des centaines de blocs de granite s’étirent sur le lit d’un ruisseau, comme si un géant avait renversé un chargement de pierres. Certains pèsent des dizaines de tonnes. Un seul en pèse 137.

Et ce n’est pas le plus étonnant. Ce qui est le plus étonnant, c’est ce qu’on raconte sur eux.

Le lieu

La forêt domaniale d’Huelgoat se trouve dans le Finistère, dans les monts d’Arrée, au sein du parc naturel régional d’Armorique. Son nom vient du breton uhel koad, qui signifie « bois élevé ».

Elle couvre de l’ordre de 1 000 à 1 150 hectares, et s’étend sur les versants de la Rivière d’Argent, ainsi qu’un ruisseau se nomme ici, le Fao, long de 18 kilomètres. Le terrain granitique oscille entre 80 et 210 mètres d’altitude. La forêt mêle chênes, hêtres et pins sylvestres.

C’est un massif ancien, exploité, puis protégé. Les rochers ont été achetés par la commune dès 1893, et le site a été classé en 1907, ce qui a mis fin à l’exploitation des carrières de granite. À la même époque, Huelgoat s’est fait connaître sous un surnom révélateur : le « Fontainebleau breton ».

Pourquoi il y a des rochers là, et pourquoi ce ne sont pas des glaciers

C’est la question qu’on se pose devant un chaos granitique, et la réponse la plus répandue est fausse.

Non, ce ne sont pas des glaciers qui ont transporté ces blocs. Le mécanisme est plus lent, et il se déroule en trois temps.

Premier temps : la fissure. Une fois la couverture sédimentaire érodée, le granite se détend et se fracture. Il se crée un réseau de diaclases, c’est-à-dire de fissures, dans la masse rocheuse.

Deuxième temps : la pourriture tropicale. C’est le moment le plus contre-intuitif. Au Miocène et au Pliocène, la Bretagne connaît un climat tropical humide. L’eau s’infiltre dans les diaclases et attaque le granite le long des fissures. Le minéral se désagrège, se transforme en sable grossier : c’est l’arénisation. Le granite ne pourrit pas de l’extérieur vers l’intérieur, il pourrit de l’intérieur vers l’extérieur, le long de ses fractures. Les blocs se transforment en boules séparées par de l’arène, cette roche décomposée.

Troisième temps : la coulée de boue. Au Quaternaire, pendant les périodes froides et humides, des coulées de solifluxion descendent les pentes. Ces coulées emportent l’arène, la partie décomposée. Et elles laissent sur place les blocs de granite sain, trop lourds pour être emportés.

Voilà ce qu’est un chaos granitique : non pas un dépôt, mais un résidu. Ce que vous voyez n’a pas été apporté. C’est ce qui reste quand tout le reste a été emporté.

La région est d’ailleurs décrite comme un véritable musée minéralogique, où deux minéraux ont été découverts pour la première fois au monde.

Ce qu’on raconte sur ces rochers

Le site a accumulé un corpus de légendes, et il faut les distinguer soigneusement de l’histoire.

  • la roche tremblante : une masse de 137 tonnes que l’on peut faire bouger à la main, si l’on trouve le bon point
  • la grotte du diable, où se serait cachée Marion du Faouët
  • le trou du diable, où la Rivière d’Argent s’enfonce sous les rochers dans un vacarme décrit comme assourdissant
  • le gouffre de Dahut, profond d’une dizaine de mètres, qui serait relié par des souterrains à la ville d’Ys
  • la grotte d’Artus, où le roi Arthur et ses chevaliers seraient enterrés
  • le ménage de la Vierge, la mare aux sangliers, la mare aux fées

Ces récits sont des légendes, et ils sont présentés comme tels. Mais deux d’entre eux méritent un sort particulier, parce qu’ils sont documentés comme des constructions tardives.

La légende la plus connue est un plagiat documenté

C’est le point qui surprend le plus.

Il existe une légende selon laquelle Gargantua aurait laissé tomber des pierres à Huelgoat, créant le chaos en se débarrassant de cailloux qui le gênaient.

Or cette légende est décrite comme un plagiat d’une légende léonarde, racontée par le folkloriste Paul Sébillot, et reprise pour enjoliver les publications touristiques de la Belle Époque.

Autrement dit : ce récit n’est pas une vieille histoire bretonne transmise depuis des siècles. C’est un texte récupéré ailleurs et installé sur place pour vendre des cartes postales. Une version locale parle plutôt d’une bataille de pierres entre deux communes voisines.

Il y a un second cas, du même type. Le camp d’Artus est un oppidum celtique des Osismes, avec un rempart de type murus gallicus. Les archéologues le datent très nettement avant l’époque du roi Arthur, dont il porte pourtant le nom. Le nom est arrivé après, et il a fait le reste.

Huelgoat est d’ailleurs présenté comme l’une des localisations proposées pour la forêt de Brocéliande. C’est une hypothèse, pas un fait, et la région n’est pas la seule à la revendiquer.

La leçon est utile, et elle dépasse Huelgoat : un nom sur une carte ne prouve rien sur l’histoire du lieu. Une légende peut être vieille dans sa forme et neuve dans son attribution.

Ce que le site a vraiment été

L’histoire vérifiable du lieu est plus intéressante que ses légendes.

Huelgoat a été un centre minier. On y a exploité le plomb argentifère du XVe au XIXe siècle, avec un apogée en 1791 et environ 800 employés. Le lac, d’une quinzaine d’hectares, a été créé au XVIe siècle comme réservoir pour la mine, et un canal de trois kilomètres reliait l’eau aux galeries.

Puis le granite a pris le relais, avec les carriers au XIXe siècle. C’est leur travail, et non la géologie seule, qui a façonné une partie de ce qu’on visite aujourd’hui. Le tourisme est arrivé derrière : des hôtels dès 1906-1908, un syndicat d’initiative en 1923.

Un écrivain est mort ici. Victor Segalen, médecin de marine et poète, est décédé dans la forêt en 1919, près du belvédère qui surplombe le gouffre.

Une précision utile : cet article explique pourquoi ces rochers sont là et ce que les légendes racontent. Pour la balade elle-même, ses étapes et ses points remarquables, le site dispose d’un guide dédié à la forêt de Huelgoat, qui détaille le parcours et les lieux à voir.

Y aller : ce qu’il faut savoir

C’est un lieu très fréquenté, et deux choses méritent l’attention.

La première, c’est la sécurité. On parle d’une forêt, mais le sol est un chaos de blocs. Les chutes y sont documentées : un accident a encore été rapporté en septembre 2026. Un rocher mouillé, une semelle lisse, et la chute n’est pas anodine. Les rochers de Huelgoat ne sont pas un parcours aménagé.

La seconde, c’est la fréquentation. Quelques centaines de promeneurs y sont signalés lors des journées de forte affluence, y compris en période de risque d’incendie. Et le massif porte les traces des tempêtes : l’ouragan de 1987 y a couché environ 900 000 mètres cubes de bois, et la tempête Ciarán, en 2023, encore 15 000 mètres cubes. Ces chablis modifient les sentiers et créent des zones dangereuses pendant des mois.

Comme toujours sur un terrain de ce type, la règle est la même : le terrain prime sur le document, et il faut vérifier l’état des sentiers auprès du gestionnaire.

Ce qu’on ne peut pas affirmer

  • Ne pas reprendre le classement « deuxième forêt préférée des Français ». Aucune source accessible ne précise qui l’a organisé, quand, sur quels critères, avec combien de votants, ni quelle forêt arrive en tête. Impossible de trancher entre un vrai sondage et un classement de rédaction.
  • Ne pas présenter les légendes comme des faits. Chaque récit doit être attribué comme légende. La roche tremblante existe comme rocher, la légende est autre chose.
  • Ne pas dire que Gargantua est une légende bretonne ancienne. Elle est documentée comme reprise d’une légende léonarde pour la promotion touristique de la Belle Époque.
  • Ne pas écrire que le roi Arthur est lié au camp d’Artus. C’est un oppidum celtique antérieur, dont le nom est une attribution tardive.
  • Ne pas dire que Brocéliande est à Huelgoat. C’est une localisation proposée parmi d’autres, pas une identification établie.
  • Ne pas attribuer les blocs à un transport glaciaire. Le mécanisme documenté est l’arénisation suivie de coulées de solifluxion.
  • Ne pas donner de numéro de sentier, de distance ni de dénivelé. Ces informations n’ont pas pu être vérifiées auprès de l’office de tourisme ni du parc naturel régional.
  • Ne pas présenter le site comme une randonnée sans nuance : l’essentiel de la visite se fait dans le chaos, sur des blocs, avec un vrai risque de chute.

L’idée à retenir

La forêt d’Huelgoat, dans le Finistère, abrite un chaos de granite dont l’origine n’est pas celle qu’on imagine. Ce ne sont pas des glaciers : au Miocène et au Pliocène, sous un climat tropical humide, l’eau a désagrégé le granite le long de ses fissures, un processus appelé arénisation. Puis, au Quaternaire, des coulées de solifluxion ont emporté cette roche décomposée et laissé les blocs sains sur place. Un chaos granitique n’est donc pas un dépôt, mais un résidu : c’est ce qui reste quand tout le reste a été emporté. À quoi s’ajoute une surprise historique : la légende la plus connue du site est documentée comme un plagiat d’une légende léonarde, reprise pour la promotion touristique de la Belle Époque. Et le camp d’Artus est un oppidum celtique nettement antérieur au roi dont il porte le nom. Huelgoat fut par ailleurs un centre minier, avec 800 employés autour de 1791, et c’est le travail des carriers du XIXe siècle qui a façonné une partie du paysage. Le lieu est très fréquenté, et le sol reste un chaos de blocs où les chutes sont documentées.

Sources

  • Base encyclopédique, article Huelgoat : forêt domaniale, superficie, géologie, arénisation et solifluxion, légendes dont Gargantua, camp d’Artus, histoire minière, tempêtes
  • Office national des forêts, sur la gestion des chablis après tempête
  • Parc naturel régional d’Armorique, sur le massif et les sentiers
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Arnaud Houde

Passionné d’activités de plein-air et d’aventures, la randonnée a été pour moi une révélation il y a quelques années, raison pour laquelle j'ai décidé de lancer mapetiterando.fr afin de partager et faire découvrir au plus grand nombre la pratique de la randonnée.

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