Vous êtes en crête, les marmottes sifflent, le vent remue les mélèzes, et d’un coup un type déboule avec son enceinte Bluetooth accrochée au sac et du reggaeton à pleine puissance. La scène est devenue banale sur les sentiers fréquentés. Trop banale. Et si la plupart des randonneurs n’osent rien dire, les sondages informels qui circulent sont sans équivoce : entre 80 et 86 % des répondants trouvent ça insupportable. Voilà pourquoi c’est un problème, et ce que ça dit du partage des sentiers.
Le chiffre qui devrait faire réfléchir
En 2024, la journaliste canadienne Jennifer Malloy a posé la question sur ses réseaux : écouter sa musique en enceinte sur un sentier, c’est insupportable ou on s’en fout ? 86 % des réponses sont tombées dans la case « insupportable ». Les sondages du même type sur Reddit et dans des groupes Facebook de randonneurs français donnent des ordres de grandeur identiques.
Autrement dit : si vous sortez votre enceinte en pensant partager un bon moment, neuf personnes sur dix autour de vous trouvent le moment nettement moins bon à cause de vous. Ce n’est pas un détail de politesse, c’est une règle statistique.
Les trois raisons qui reviennent toujours
La première, c’est la plus évidente. Les gens viennent en rando pour échapper au bruit. Le sentier n’est pas une extension de leur salon ou de leur voiture. Le silence d’une forêt, le bruit d’un torrent, le sifflement d’un rapace au-dessus d’une falaise, c’est précisément ce qu’on vient chercher, et c’est ce qui disparaît dès qu’une basse synthétique passe dans le paysage.
La deuxième tient aux goûts. Vous aimez votre playlist. Les vingt autres personnes croisées entre le parking et le sommet n’ont pas les mêmes. Imposer sa musique à des inconnus, c’est partir du principe qu’ils vont aimer, ce qui est statistiquement improbable.
La troisième, qu’on oublie souvent : la faune. Les études sur le dérangement sonore en zone de montagne sont claires. Les chamois et bouquetins modifient leurs zones de pâture dans les secteurs bruyants. Les rapaces désertent les falaises survolées par le bruit. Les tétras-lyres, déjà fragilisés, abandonnent leurs places de chant. Votre concert privé a un coût biologique.
Bon à savoir :
Dans les parcs nationaux français (Vanoise, Écrins, Mercantour, etc.), l’article 7 du règlement intérieur interdit « toute émission sonore de nature à troubler la tranquillité des lieux ou à perturber la faune ». Une enceinte sur un sentier du cœur du parc peut coûter 135 € d’amende.
L’argument des ours (qui ne tient pas ici)
En Amérique du Nord, certains randonneurs défendent l’enceinte comme moyen de prévenir les rencontres avec les ours. L’argument s’entend dans les Rocheuses. Sur un sentier en Chartreuse ou dans les Pyrénées, il n’a aucun sens. Le seul plantigrade qu’on risque de croiser vit dans un périmètre restreint, et si vous êtes vraiment en zone à ours, le bon réflexe n’est pas la musique : c’est de parler fort, chanter, taper les bâtons ensemble, marcher en groupe. Ça marche aussi contre les patous et les sangliers, et ça ne pollue pas les oreilles des autres.
Les rares cas où ça se défend
Soyons honnêtes, il y a deux situations où l’enceinte se comprend.
Le randonneur seul dans une zone isolée, qui se sent un peu tendu après un bruit suspect dans les buissons. Mettre un peu de son le rassure et fait fuir ce qui se trouve autour. Quand il n’y a personne à des kilomètres à la ronde, pourquoi pas. Le critère est simple : dès qu’un autre randonneur apparaît, on coupe.
Le VTTiste en descente rapide qui utilise le son pour signaler sa présence dans les virages. Trente secondes de bruit dans une vie, on peut survivre. Là encore, la règle tacite qui circule dans les communautés outdoor : dès qu’on croise du monde en position stable, on éteint.
Dans tous les autres cas, il existe une solution qu’on appelle les écouteurs. Ils ont été inventés précisément pour qu’on puisse écouter sa musique sans l’imposer au reste du monde. Un casque à conduction osseuse type Shokz, autour de 90 €, laisse même les oreilles libres pour entendre l’environnement et la voix des autres.
Si vous en croisez
Si quelqu’un vous inflige son enceinte, la plupart des randonneurs encaissent en silence, grincent des dents et rentrent chez eux en grommelant. Une phrase polie fait souvent plus d’effet qu’on ne croit. « Ça vous dérange de baisser un peu, on essaie de profiter du calme ? », sans agressivité, passe bien dans neuf cas sur dix. Les gens qui mettent leur musique fort ne pensent souvent pas qu’ils gênent. Ils le découvrent au premier retour poli.
Le sentier est un espace partagé. Le son qu’on y met engage tout le monde, pas juste la personne qui le produit. Si la rando a un luxe, c’est celui d’échapper cinq heures par semaine à la bande-son permanente qui nous suit partout ailleurs. Laissez ce luxe aux autres. Ils vous rendront la politesse.
Sources :
- Jennifer Malloy, « Please Don’t Blast Your Music on the Trail », Explore Magazine, juillet 2024
- Règlements intérieurs des parcs nationaux français (Vanoise, Écrins, Mercantour)




