Vous avez déjà pesté contre ce groupe de touristes qui squatte votre point de vue préféré ? Nouvelle étude à l’appui, deux chercheurs américains suggèrent que la foule en pleine nature n’est peut-être pas l’ennemi que l’on croit.
De quoi voir vos prochaines randonnées bondées d’un oeil différent.
331,9 millions de visites : la fréquentation des parcs, un problème ou un symptôme ?
Les parcs nationaux américains ont enregistré un record absolu en 2024 : 331,9 millions de visites. En France, les parcs nationaux et les GR emblématiques connaissent la même pression depuis une bonne décennie.
On se lève à 4h du matin pour éviter la cohue sur le GR20, on planifie ses cols en semaine, on cherche des variantes balisées en orange juste pour fuir le flot rouge du topo classique.
Cette quête de solitude est si profondément ancrée dans la culture rando qu’elle est devenue une norme implicite : moins de monde sur le sentier, meilleure est la sortie.
C’est même le socle sur lequel les gestionnaires de parcs construisent leurs plans d’usage depuis 1964, année où le chercheur du Forest Service américain J. Alan Wagar a théorisé le concept de « capacité de charge récréative ». Le principe : plus il y a de visiteurs, moins chacun est satisfait.
Simple, logique… et peut-être faux.
Ce que l’étude remet en question
Publiée dans la revue Tourism Management, l’étude « National parks as a collective experience » de Bing Pan (Pennsylvania State University) et William L. Rice (University of Montana) ne nie pas les impacts environnementaux d’une surfréquentation, ni la frustration réelle qu’elle peut générer. Mais elle pointe un biais culturel majeur dans la façon dont on définit le « trop plein ».
Le modèle dominant suppose qu’un visiteur moyen préfère être seul en nature, et que chaque personne croisée sur le sentier grignote un peu de son bonheur.
Or, selon Pan et Rice, ce modèle est calqué sur des valeurs individualistes, celles de cultures où l’espace personnel et la solitude sont synonymes de liberté et de ressource intérieure. Il ne reflète pas l’expérience de tout le monde.
Tous les randonneurs ne cherchent pas le vide !
L’étude s’appuie sur des données montrant que certains groupes de visiteurs, notamment des randonneurs latinos et noirs aux États-Unis, accordent plus de poids à la dimension collective quand ils choisissent où et comment randonner.
Pour ces profils dits « sociocentrés », un sentier désert n’évoque pas la pureté sauvage : il peut évoquer l’isolement, voire l’insécurité.
Pan et Rice écrivent : « Pour ces visiteurs, la présence des autres peut apporter un sentiment de sécurité, une joie partagée et une validation de leur identité de pratiquants de plein air. » Un sentier vide n’est pas neutre. Il parle à certains, il en exclut d’autres.
C’est un angle que les gestionnaires de parcs et de sentiers n’intègrent quasiment jamais dans leurs décisions. On gère la densité pour protéger les milieux, ce qui est indispensable, mais on ne pense presque jamais à concevoir des espaces qui favorisent les rencontres et le lien entre pratiquants.
Ce que ça change concrètement pour un randonneur
En pratique, cette étude ne plaide pas pour remplir les sentiers à ras bord ni pour abandonner toute limitation d’accès. La gestion de la charge environnementale reste prioritaire, les auteurs le reconnaissent eux-mêmes. Mais elle invite à sortir du réflexe automatique qui associe foule et mauvaise expérience.
On a tous vécu ces moments : la conversation inattendue avec un inconnu au sommet, le groupe qui partage son gâteau de semoule au refuge, la solidarité silencieuse entre marcheurs surpris par l’orage sous le même abri. Ces instants ne se produisent pas malgré la présence des autres. Ils se produisent grâce à elle.
Alors, la prochaine fois que vous pesterez contre le parking bondé du départ, peut-être que le sentier qui suit vous réservera une de ces rencontres qui font les meilleures histoires de rando. Ou pas. Mais au moins, vous le vivrez avec un oeil un peu différent.





