Étape 17 du Tour : les Tours Saint-Jacques, cette curiosité géologique méconnue

Les Tours Saint-Jacques d’Allèves dans le massif des Bauges

Les Tours Saint-Jacques d’Allèves, en Haute-Savoie. Photo : Torsade de Pointes / Wikimedia Commons / CC0.

Le 23 juillet 2026, l’étape 17 du Tour de France reliera Chambéry à Voiron en traversant le massif des Bauges par la vallée du Chéran. Sur le parcours, les coureurs passeront au pied de l’une des curiosités géologiques les plus étonnantes des Alpes françaises : les Tours Saint-Jacques. Trois monolithes calcaires de près de 70 mètres de hauteur, en équilibre apparent au-dessus d’Allèves, en Haute-Savoie. Le phénomène qui les a formées relève d’un mécanisme rare étudié par le Muséum national d’histoire naturelle. Voici leur histoire, la légende locale qui les entoure, et surtout la randonnée pour aller les voir de près cet été.

Trois monolithes calcaires nichés dans les Bauges

Les Tours Saint Jacques - Bauges

Les Tours Saint-Jacques se dressent sur le flanc sud-ouest du massif du Semnoz, à cheval entre les Bauges et le pourtour d’Annecy. Elles dominent le village d’Allèves, en Haute-Savoie, et culminent à 991 mètres d’altitude. La plus haute des trois s’élève à près de 70 mètres au-dessus du sol, la plus petite (surnommée localement « la fine ») une trentaine de mètres. Les randonneurs qui les découvrent pour la première fois évoquent souvent des ruines d’anciennes tours de guet, hypothèse qui explique probablement le nom vernaculaire de « tours » qui leur a été donné.

Le nom actuel des Tours Saint-Jacques vient d’une chapelle d’un ancien prieuré médiéval qui se trouvait à proximité. Elles étaient autrefois désignées sous l’appellation plus poétique « d’aiguilles de Racheroche ». Le site est classé Monument Historique depuis 1946, statut qui protège à la fois la formation elle-même et son environnement immédiat. Il fait également partie du Géoparc mondial UNESCO du massif des Bauges, distinction obtenue en 2011 qui reconnaît l’exceptionnelle richesse géologique du secteur.

La formation n’est pas isolée sur les cartes : elle est visible depuis plusieurs points de vue de la région d’Annecy et des Bauges. Depuis le Pont de l’Abîme, à quelques kilomètres seulement, on aperçoit distinctement les trois pitons émerger de la forêt du Semnoz vers le nord-est. Ils constituent un repère visuel emblématique du massif, immédiatement identifiable pour les randonneurs habitués du secteur.

Un phénomène géologique rare appelé « paquet glissé »

La formation des Tours Saint-Jacques ne suit pas exactement le mécanisme classique des « cheminées de fées » ou des « demoiselles coiffées » que l’on trouve ailleurs dans les Alpes. Ces reliefs classiques (dont les célèbres Demoiselles coiffées de Pontis, près du lac de Serre-Ponçon) résultent d’une érosion différentielle simple : un chapeau de roche dure protège une colonne de matériau tendre situé en dessous. Le phénomène qui a créé les Tours Saint-Jacques est bien plus complexe et rare.

Selon les travaux géologiques menés notamment par le Muséum national d’histoire naturelle, les Tours Saint-Jacques résultent d’un « paquet glissé » (ou « paquet tassé »). L’appellation décrit un mouvement massif de roches qui se détachent progressivement d’une paroi mère (ici, la falaise calcaire du Semnoz) et glissent vers l’aval sans perdre entièrement leur structure. Ce n’est pas de l’érosion au sens classique du terme, c’est un glissement gravitationnel lent qui préserve les monolithes tout en les décollant du massif principal.

Le mécanisme est facilité par une couche de marne située à la base des Tours, qui joue le rôle d’un lubrifiant naturel entre les roches calcaires dures et le socle. Cette configuration particulière est l’objet d’un paradoxe géologique remarquable : l’urgonien (calcaire plus récent et plus dur) se retrouve retourné, positionné sous le valenginien (calcaire plus ancien et moins résistant). Ce phénomène est visible sur plusieurs points d’observation le long de l’itinéraire de la randonnée d’accès.

Un déplacement de 2 cm par an documenté au GPS

Les Tours Saint-Jacques ne sont pas figées dans le paysage. Elles glissent lentement vers l’aval, mouvement lent mais mesurable qui a été documenté au GPS par les équipes du Parc naturel régional du Massif des Bauges. Le déplacement moyen annuel se situe entre 2,1 et 2,6 centimètres, selon les études. Ce chiffre peut sembler dérisoire à l’échelle humaine, mais il représente à l’échelle géologique un mouvement significatif.

Le suivi GPS permet aussi d’observer les variations saisonnières et les périodes d’accélération éventuelle du phénomène. Les fortes précipitations et les cycles gel-dégel peuvent temporairement accélérer le glissement. À très long terme, sur des siècles ou des millénaires, les Tours finiront par s’effondrer ou par continuer leur route vers la vallée, comme d’autres monolithes glissés dans les Alpes qui ont fini par disparaître. Un randonneur peut aujourd’hui les observer dans un état qu’aucun visiteur de l’année 3026 ne verra probablement à l’identique.

Les randonneurs attentifs remarquent également plusieurs indices visuels de ce mouvement au pied des Tours. Les pieds courbés de certains arbres poussant sur le pierrier trahissent le glissement lent du terrain sur lequel ils se sont enracinés. C’est un détail que les guides du parc font remarquer aux visiteurs pendant les sorties nature organisées.

La légende de l’aigle et de l’agneau

Comme la plupart des sites naturels remarquables des Alpes, les Tours Saint-Jacques ont donné naissance à une légende locale. La tradition orale rapporte qu’un jour, un aigle enleva un agneau menacé par un loup pour lui éviter d’être dévoré. Mais l’agnelet, trop lourd pour être emporté au loin par le rapace, aurait été déposé au sommet d’une des trois tours, hors d’atteinte du loup, où il aurait fini ses jours.

Cette légende, comme beaucoup de récits populaires alpins, traduit probablement une observation authentique. L’aigle royal, présent historiquement dans le massif des Bauges, chasse effectivement les jeunes agneaux, particulièrement pendant la saison d’estive. La difficulté d’accès des sommets rocheux des Tours (impossible à atteindre sans équipement d’escalade) explique probablement la construction imaginaire du récit : ces pitons évoquent des refuges inaccessibles aux prédateurs terrestres.

Au-delà de la légende, les Tours Saint-Jacques ont aussi une valeur patrimoniale liée à leur toponyme religieux. La proximité de l’ancien prieuré et le nom même de « Saint-Jacques » les inscrit dans le maillage des chemins de pèlerinage médiévaux qui traversaient le massif des Bauges, en direction de Saint-Jacques-de-Compostelle.

L’étape 17 du Tour 2026 : Chambéry-Voiron via les Bauges

L’étape 17 du Tour de France 2026, prévue le 23 juillet, reliera Chambéry (Savoie) à Voiron (Isère) sur environ 200 kilomètres. Le parcours entrera dans le massif des Bauges par la vallée du Chéran, remontera vers le nord, passera à proximité immédiate des Tours Saint-Jacques, puis basculera vers l’Isère par le col de la Cluse et le massif de la Chartreuse. C’est une étape de moyenne montagne classique, pas la plus dure du Tour, mais qui traverse l’un des paysages les plus photogéniques du parcours 2026.

Le passage à proximité des Tours Saint-Jacques ne sera probablement pas commenté longuement par les commentateurs sportifs, mais les images aériennes prises par les hélicoptères du Tour révèleront très certainement les trois monolithes au-dessus des forêts du Semnoz. C’est une occasion rare de voir cette curiosité géologique locale bénéficier d’une exposition médiatique internationale, à laquelle les téléspectateurs français comme étrangers auront accès simultanément.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le Tour de France passe par ce secteur. Le 20 juillet 2013, lors de la 100e édition du Tour, les coureurs avaient déjà emprunté le Pont de l’Abîme, joyau du site des Tours Saint-Jacques. Le passage avait attiré l’attention nationale sur ce coin discret des Alpes françaises, et probablement contribué à faire mieux connaître le Géoparc du massif des Bauges au grand public.

Le Pont de l’Abîme, ouvrage centenaire lié aux Tours

Impossible de parler des Tours Saint-Jacques sans mentionner le Pont de l’Abîme, ouvrage remarquable construit en 1888 à proximité immédiate du site. Ce pont routier suspendu enjambe le Chéran de ses 74 mètres de portée, à une hauteur vertigineuse de 96 mètres au-dessus des gorges. L’ouvrage a été conçu par l’ingénieur Ferdinand Arnodin, spécialiste des ponts suspendus qui a révolutionné les techniques d’ancrage dans la roche à la fin du XIXe siècle.

La solidité du Pont de l’Abîme a été testée à sa mise en service selon une méthode qui prête aujourd’hui à sourire : 53 tonnes de sable ont été réparties sur toute la surface du pont pour vérifier qu’il résistait aux charges maximales prévues. L’ouvrage a passé le test avec succès et sert encore aujourd’hui la circulation routière, plus de 135 ans après sa construction. Il permet d’éviter un détour de 8 kilomètres entre les communes de Cusy et Gruffy.

Pour les randonneurs, le Pont de l’Abîme constitue le point de vue le plus spectaculaire pour observer les Tours Saint-Jacques depuis l’extérieur. Depuis le pont, en regardant vers le nord-est, on aperçoit distinctement les trois pitons émerger de la forêt du Semnoz. Un petit parking aménagé côté Cusy permet de se garer, et un point de vue sécurisé (accessible aux personnes à mobilité réduite) offre une observation confortable.

La randonnée pour accéder aux Tours Saint-Jacques

Pour les randonneurs qui veulent aller au pied même des Tours, l’itinéraire classique part du village d’Allèves. Depuis le chef-lieu d’Allèves, prendre la direction du hameau d’Aiguebellette, puis suivre le fléchage vers les Tours Saint-Jacques. Une petite route grimpe environ 600 mètres jusqu’à un parking gratuit qui sert de point de départ pour la randonnée.

Le sentier d’accès emprunte pour partie le GRP Tour des Bauges (balisage jaune et rouge), comme nous le détaillions dans notre récent article sur le balisage des sentiers français. Le chemin monte de façon assez raide sur une courte distance, à travers une forêt de hêtres et sapins. Après environ 30 minutes de marche, le sentier passe au pied de la première tour, puis contourne les trois monolithes par un pierrier caractéristique. C’est probablement la partie la plus impressionnante de la randonnée : lever la tête vers ces géants calcaires qui semblent défier la gravité produit un effet saisissant.

Version courte accessible aux familles : compter environ 1h30 aller-retour, 500 mètres de distance en aller simple, 200 mètres de dénivelée positive. Version longue en boucle : compter 4 heures, environ 9 kilomètres, 450 mètres de dénivelée positive, avec passage par le chemin pavé de la Figlia et retour par le hameau d’Aiguebellette. La version longue offre plusieurs points de vue sur les Tours depuis des angles différents, avec un panorama sur la vallée du Chéran.

Attention pour les photographes : selon plusieurs randonneurs récents, la végétation dense qui a poussé sur le versant d’Allèves masque parfois les Tours depuis certains angles du sentier. Pour la photo emblématique des trois pitons dressés au-dessus des forêts, le meilleur angle reste probablement depuis le versant opposé (montagne de Bange, ou Pont de l’Abîme). Combiner les deux points d’observation dans la même journée est la stratégie optimale.

L’itinéraire idéal pour une journée complète :

Matin : parking d’Allèves, montée aux Tours Saint-Jacques par le sentier direct (30 minutes), tour du site pour observer les trois monolithes de près (30 minutes), redescente (30 minutes). Midi : pique-nique dans le hameau d’Aiguebellette ou déjeuner dans une auberge d’Allèves. Après-midi : voiture jusqu’au Pont de l’Abîme (15 minutes), visite du pont et point de vue sur les gorges du Chéran (30 minutes), photographie des Tours depuis le meilleur angle (versant Cusy). Fin d’après-midi : boucle de découverte des gorges du Chéran (2 heures) avec passerelle de Cusy-Gruffy. Journée complète riche en géologie, histoire et paysages, sans engagement physique excessif.

Le Géoparc mondial UNESCO du massif des Bauges

Les Tours Saint-Jacques constituent l’un des 27 géosites majeurs du Parc naturel régional du Massif des Bauges, labellisé Géoparc Mondial UNESCO. Cette distinction, accordée aux territoires qui présentent un patrimoine géologique d’importance internationale, place le massif des Bauges dans une communauté restreinte de sites géologiques préservés (moins de 200 dans le monde en 2026).

Le Géoparc propose plusieurs outils numériques pour enrichir la découverte du site. Une « Géoborne » installée au Pont de l’Abîme, accessible via smartphone en se connectant à un réseau wifi dédié, explique en détail l’histoire géologique du site. Le Musée de Gruffy propose également des expositions permanentes sur la géologie du massif, ainsi que des sorties nature encadrées par des experts (organisées notamment pendant la Fête de la Science en septembre).

Pour les randonneurs qui veulent prolonger l’expérience géologique, plusieurs autres géosites du massif méritent le détour : la Grotte de Prérouge à proximité, la Cluse de Bange également ouverte par le Chéran, la Cascade d’Angon (que nous mentionnions dans notre article sur les randonnées d’Annecy), et le site des Sept Laux plus au sud.

L’idée à retenir

Les Tours Saint-Jacques constituent probablement l’une des curiosités géologiques les plus méconnues du grand public, et paradoxalement les plus étonnantes des Préalpes françaises. Le passage du Tour de France 2026 à leur pied, le 23 juillet, offrira à des millions de téléspectateurs une occasion unique de les découvrir, même de façon fugace. Pour les randonneurs qui voudraient prolonger cette découverte en allant les voir sur le terrain, l’accès depuis Allèves reste simple, bref et particulièrement récompensant.

C’est aussi l’occasion d’illustrer une vérité que les randonneurs attentifs finissent tous par constater : les Alpes françaises recèlent des dizaines de curiosités géologiques comparables, parfois documentées scientifiquement, souvent tombées dans un semi-oubli entretenu par le manque de mise en valeur touristique. Les Tours Saint-Jacques mériteraient probablement l’attention qu’on porte aux Aiguilles de Chamonix ou aux Dents du Midi, mais elles ont peut-être plus à gagner de leur relative discrétion. À découvrir dans le calme d’un matin d’été 2026, avant que le Tour ne les révèle à l’échelle nationale.

Sources :
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