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Vous marchez dans des gorges. Le sentier suit la rivière, passe sous des ouvrages de pierre massifs, traverse des tunnels. Ce sont des viaducs ferroviaires. Des tunnels ferroviaires. Des remblais et des tranchées creusés pour une voie ferrée.
Et il n’y a jamais eu de train. Pas depuis longtemps. Pas un jour.
C’est l’histoire des gorges de la Ribaute, en Ariège, et c’est l’un des plus beaux exemples de ces chantiers ferroviaires que la France a commencés et qu’elle n’a jamais terminés.
Ce qu’on voit
Dans les gorges de la Ribaute, entre Saint-Girons, Lacourt et Oust, le sentier parcourt une plateforme ferroviaire : remblais, tranchées, murs de soutènement. Les ouvrages d’art sont là : viaducs et tunnels, construits en pierre, en totalité.
Ce qui manque, c’est la voie. Pas arrachée, pas démontée : jamais posée.
Sur les plans conservés, la section est identifiée par une mention d’une sécheresse administrative parfaite : « section où la voie n’a jamais été posée ».
Ce qui s’est passé
L’affaire commence par un projet logique. La ligne de Boussens à Saint-Girons existe, et l’idée est de la prolonger vers l’est, dans le Couserans, jusqu’à Oust.
Les dates sont connues, et elles donnent la mesure du temps perdu :
- 22 août 1881 : le prolongement jusqu’à Oust est déclaré d’utilité publique
- 17 juillet 1886 : la ligne est concédée à titre définitif à la Compagnie des chemins de fer du Midi
- Vers 1920 : la plateforme et les ouvrages d’art, notamment dans les gorges de la Ribaute, sont achevés en totalité
Trente-neuf années entre la déclaration d’utilité publique et l’achèvement des travaux. Et à la fin, la voie n’est posée et la ligne n’est exploitée que jusqu’à Lacourt, pour desservir des carrières.
Au-delà, dans les gorges, tout est construit. Et rien ne roule.
La raison : un train qui devait aller jusqu’en Espagne
Pour comprendre pourquoi on a construit des viaducs pour rien, il faut regarder plus loin que l’Ariège.
Cette ligne n’était pas un projet local. C’était l’amorce du transpyrénéen central, un axe qui devait franchir la frontière franco-espagnole et rejoindre Lérida, en Catalogne.
Pour passer la montagne, il fallait un tunnel, au niveau du port de Salau, long de plusieurs kilomètres. Ce tunnel n’a jamais été réalisé côté français.
Le raisonnement est alors implacable : si le grand axe transpyrénéen ne se fait pas, la ligne vers Oust n’a plus de raison d’être. Elle devient un tronçon qui ne mène nulle part, dans un pays où le trafic ne justifie pas l’investissement.
La plateforme et les ouvrages restent donc sur place, terminés, inutiles. La section finit par être déclassée, et le tronçon de Roquefort-sur-Garonne à Saint-Girons l’est en 1993.
Pourquoi c’est un cas d’école ?
Ce qui rend l’histoire de la Ribaute intéressante, au-delà de l’anecdote, c’est l’ordre des événements.
D’habitude, une infrastructure est construite, utilisée, puis abandonnée. Ici, l’infrastructure a été terminée avant d’avoir servi, et son abandon est décidé avant sa mise en service. On a donc un ouvrage d’art qui a coûté sa construction complète et qui n’a jamais rempli sa fonction, pas même un jour.
Et pour un randonneur, le résultat est étrange : un patrimoine industriel parfaitement lisible, conçu pour un train, sans aucun vestige de train. Ni rail, ni traverse, ni aiguille. Rien à chercher au sol : ce qu’on voit est le vestige, et c’est justement ce qui déroute.
C’est un peu le même vertige que devant les rues et les bornes des villages détruits de Verdun : une infrastructure de circulation qui survit à ce qu’elle devait desservir.
Comment y randonner ?
Les gorges de la Ribaute se parcourent à pied. Le sentier suit la rivière dans un vallon boisé, au milieu des ouvrages, et l’ambiance est celle d’un site oublié plus que d’un site aménagé.
Quelques repères utiles :
- la randonnée se cale naturellement depuis Saint-Girons, et le secteur se combine avec Lacourt et Oust
- le dénivelé est modeste : c’est un parcours de gorges, pas de sommet
- prévoyez de bonnes chaussures, le terrain mêle sentier, pierriers et passages sous ouvrage
- vérifiez la praticabilité locale avant de partir : ces sentiers peuvent être fermés pour des raisons de sécurité, notamment après un épisode orageux
- le secteur fait partie du parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises, qui publie des informations à jour
Si vous aimez ce genre de sentier, notre dossier sur la randonnée en montagne rassemble nos repères sur la préparation et la lecture du terrain.
Ce qu’on ne peut pas affirmer
- Ne pas écrire que la ligne a été exploitée puis abandonnée. C’est précisément l’inverse ici : la section concernée n’a jamais reçu de voie.
- Ne pas confondre la Ribaute avec une voie verte. Aucune section de cette ligne n’a été aménagée en itinéraire cyclable : c’est un sentier au milieu d’ouvrages ferroviaires.
- Ne pas donner de longueur de sentier ni de durée officielle sans une source locale à jour.
- Ne pas confondre les déclassements : la section de Roquefort-sur-Garonne à Saint-Girons a été déclassée en 1993, ce qui est une autre section que celle des gorges.
- Ne pas présenter le transpyrénéen central comme un projet abouti ailleurs. Le tunnel du port de Salau n’a jamais été réalisé côté français.
- Vérifier la praticabilité et les éventuelles fermetures avant de partir. Un sentier au milieu d’ouvrages anciens n’est pas un sentier entretenu comme un GR.
- Les faits ferroviaires cités ici viennent des archives et de la documentation encyclopédique, et méritent d’être recoupés avec l’office de tourisme du Couserans pour tout élément pratique.
L’idée à retenir
Dans les gorges de la Ribaute, en Ariège, on trouve des viaducs, des tunnels, des remblais et des tranchées construits en totalité pour une voie ferrée que personne n’a jamais posée. La ligne devait prolonger celle de Boussens à Saint-Girons jusqu’à Oust, et surtout servir d’amorce au transpyrénéen central, un axe censé rejoindre Lérida par un tunnel au port de Salau. Le prolongement est déclaré d’utilité publique en 1881, concédé à la Compagnie du Midi en 1886, et les ouvrages sont achevés vers 1920. Mais la voie n’est posée et la ligne exploitée que jusqu’à Lacourt, pour des carrières. Le tunnel transfrontalier n’ayant jamais été réalisé, le projet perd son sens, et la section finit par être déclassée. Le résultat est un patrimoine industriel complet, conçu pour un train, et sans le moindre vestige de train. Ce n’est pas une ligne abandonnée : c’est une ligne jamais née, dont les ouvrages sont restés.
Sources
- Ligne de Boussens à Saint-Girons : déclaration d’utilité publique du 22 août 1881, concession du 17 juillet 1886, section où la voie n’a jamais été posée, déclassement
- Gorges de la Ribaute : grands travaux pour un train vers l’Espagne jamais établi
- Parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises
- Office de tourisme du Couserans, pour la praticabilité et les itinéraires locaux





