Le Japon vient d’ouvrir l’un des plus longs sentiers de randonnée du pays. La presse annonce 320 kilomètres. Les sites officiels de la préfecture affichent le même chiffre. Tout est cohérent, et pourtant il y a un problème.
Ce problème tient en un mot japonais.
Le sentier
Il s’appelle le Hitachi-no-kuni Long Trail, ou « Hitachinokuni Long Trail ». Il se trouve dans le nord de la préfecture d’Ibaraki, dans la région du Kantō, à environ une heure et demie de Tokyo.
Le projet a été lancé en 2019 par la préfecture. Il a demandé sept ans de travail, et son ouverture complète remonte à septembre 2026, avec une cérémonie d’inauguration le 19 septembre à Hitachiomiya, en présence du gouverneur Kazuhiko Oigawa.
Mais sa particularité n’est pas là. C’est une boucle. Pas un itinéraire linéaire d’un point A à un point B, comme la quasi-totalité des grandes traversées : une boucle, présentée comme la plus longue du Japon. Ce détail change tout pour un randonneur, parce qu’on démarre et on s’arrête où l’on veut. Il n’y a aucune obligation d’enchaîner les 320 kilomètres d’un trait.
Le tracé relie six municipalités : Kitaibaraki, Takahagi, Hitachi, Hitachiota, Hitachiomiya et Daigo.
Le problème du chiffre
Voilà le cœur du sujet, et il est plus intéressant qu’un simple débat de longueur.
Le chiffre de 320 kilomètres figure bel et bien sur la source officielle, le site de la préfecture d’Ibaraki. Sauf qu’il est accompagné d’une mention décisive : entre parenthèses, le mot japonais « 予定 », qui signifie « prévu ». Autrement dit, 320 kilomètres n’est pas une mesure : c’est un objectif.
Et le terrain, lui, avançait par étapes :
- 219 kilomètres ouverts en 2024
- environ 275 kilomètres à la fin 2025
- ouverture complète en 2026
Pendant ce temps, d’autres sources annoncent 350 kilomètres pour le sentier achevé. Résultat : deux chiffres circulent, et la fourchette réelle est de 320 à 350 kilomètres.
Le plus révélateur est ailleurs. Le site officiel du sentier se contredit lui-même : sa page de présentation générale annonce 320 kilomètres, sa page d’accueil annonce 350. Sur la même plateforme, au même moment.
Pourquoi on ne peut pas trancher
Il serait tentant d’écrire que 320 est faux et 350 vrai. Ce serait aller plus vite que les sources.
Ce qu’on peut dire, et qui est vérifiable : 320 kilomètres est la longueur planifiée, affichée comme telle par l’autorité qui a créé le sentier. Les 350 kilomètres correspondent à ce qu’annonce la presse pour l’ouverture intégrale. Les autorités elles-mêmes continuent d’afficher 320 kilomètres assortis de la mention « prévu ».
Donc le chiffre honnête n’est pas un chiffre. C’est une fourchette, avec la mention que le chiffre officiel est une cible et pas un relevé.
Et c’est un cas d’école, parce que le mécanisme est le même partout : un chiffre de projet devient un chiffre de fait à force d’être recopié sans sa mention d’origine. Le « prévu » disparaît à la première reprise, et il ne revient jamais. Nous avons documenté ce mécanisme dans notre article sur les faux chiffres qui circulent sur les itinéraires.
Ce qu’il y a dessus
Le reste du dossier est solide, et donne envie.
Le sentier traverse des montagnes basses, des rivières, des cascades et la mer. Parmi les sites traversés :
- la cascade de Fukuroda, l’une des Trois Grandes Cascades du Japon
- la gorge de Ryujinkyo
- les pics d’Okukuji Nantaiyama et les monts Tsuchidake
- la vallée de Hananuki
- l’ancienne Route du Sel, et le canal Jukkokubori, hérité de l’époque Edo
- le littoral et les plages, dans la partie nord-est
Le relief est modéré : on reste dans une zone de basses montagnes, autour de 500 mètres d’altitude, et la description officielle le présente comme adapté à tous les niveaux. Le terrain est de type satoyama : rizières, étangs, villages, sanctuaires et sites historiques.
Aucune section dangereuse n’est signalée, mais deux passages sont plus exigeants : la zone centrale des monts Yamizo, et la boucle du Namase Fuji, avec des pentes raides et des rochers, surnommée le « Gendarme d’Ibaraki ».
Un point qui mérite d’être souligné : le sentier a notamment été développé par le Hitachinokuni Trail Club, qui réunit autour de 1 000 bénévoles. Il emprunte des chemins anciens restaurés et des sentiers de montagne existants, ce qui explique son caractère très rural.
Y aller : ce qu’il faut savoir
Quelques éléments pratiques rendent ce sentier étonnamment accessible.
- Il se pratique une grande partie de l’année : le relief est bas, l’enneigement faible
- aucun permis n’est mentionné : la marche est libre, et le départ libre
- aucun découpage officiel en étapes numérotées n’est publié : le site propose des « parcours modèles », dont un itinéraire de trois jours et deux nuits, et des variantes par niveau
- des excursions guidées en anglais existent : une sortie d’une journée et un séjour de deux jours, transport et hébergement compris
- l’accès se fait en train de la gare de Tokyo à Mito, puis à la gare de Hitachi
Pour un randonneur français, c’est donc un itinéraire qui se découvre par sections, sur un ou deux jours, sans logistique lourde : c’est le format « boucle à la carte » appliqué à grande échelle.
Ce qu’on ne peut pas affirmer
- Ne pas écrire que le sentier mesure 320 kilomètres comme un fait. C’est la longueur prévue, et les sources divergent entre 320 et 350.
- Ne pas écrire non plus qu’il mesure 350 kilomètres, ni que 320 serait une erreur. Les autorités continuent d’afficher 320 assorti de la mention « prévu ».
- Ne pas donner de nombre d’étapes officielles : aucun découpage numéroté n’est publié, seulement des parcours modèles.
- Ne pas affirmer l’existence de refuges sur l’itinéraire : l’information n’a pas été trouvée.
- Ne pas présenter le sentier comme multi-activités : les sources consultées décrivent un itinéraire pédestre, sans volet vélo ou équestre.
- Ne pas annoncer de tarif ni de permis obligatoire pour marcher seul : la marche semble libre et gratuite, mais ce point n’a pas été confirmé par la source officielle.
- Ne pas oublier la saison : la fréquentation est possible une grande partie de l’année, mais cela ne dispense pas de vérifier la météo locale, le Japon connaissant une saison des pluies et des typhons.
L’idée à retenir
Le Japon a ouvert en septembre 2026 un sentier de longue distance dans le nord de la préfecture d’Ibaraki, à une heure et demie de Tokyo : le Hitachi-no-kuni Long Trail, sept ans de travaux, inauguré le 19 septembre. Sa vraie particularité est d’être une boucle, présentée comme la plus longue du Japon, ce qui permet de la parcourir par sections sans contrainte. Il relie six municipalités et traverse des montagnes basses, des cascades, des rizières et le littoral, avec la cascade de Fukuroda et l’ancienne Route du Sel parmi ses points forts. Le relief est modéré, le sentier est décrit comme adapté à tous les niveaux, et il doit beaucoup à un club de 1 000 bénévoles. Mais il porte un problème de chiffre instructif : les 320 kilomètres annoncés partout correspondent à la longueur prévue, affichée comme telle en japonais par la préfecture, tandis que le terrain n’en comptait encore que 275 à la fin 2025 et que d’autres sources annoncent 350. Le site officiel lui-même donne 320 sur une page et 350 sur une autre. Un chiffre de projet devenu chiffre de fait à force d’être recopié sans sa mention.
Sources
- Préfecture d’Ibaraki, site officiel du Hitachi-no-kuni Long Trail : longueur prévue de 320 km, parcours modèles, six municipalités desservies
- Site touristique officiel de la préfecture d’Ibaraki : sites traversés, cascade de Fukuroda, Route du Sel
- TravelTomorrow, octobre 2026 : ouverture complète du sentier et longueur annoncée
- Base encyclopédique, préfecture d’Ibaraki : localisation et contexte
- Office national du tourisme japonais, informations pratiques sur les sentiers de longue distance





