À Loulle, un village du Jura posé entre Ney et Champagnole, une dalle calcaire grise affleure au milieu des arbres. Mille cinq cents empreintes de dinosaures, à ciel ouvert, dans une ancienne carrière. Pas un os, pas une coquille : des pieds. Des pieds posés là il y a environ 155 millions d’années, au bord d’une lagune tiède, figés par la chimie du sédiment. C’est parce que ce site ne livre pas de squelettes qu’il faut apprendre à le regarder autrement.
Une carrière abandonnée devenue un site majeur
La découverte doit peu à la prospection scientifique. En 2004, un promeneur, Jean-François Richard, repère des formes étranges sur la dalle d’une carrière exploitée puis abandonnée après-guerre. La surface était à l’air libre depuis des décennies, ce qui explique son usure autant que sa lisibilité : le calcaire avait été dégagé, lessivé, et les creux ressortaient.
Le site couvre environ 3 800 m², sur trois à cinq niveaux superposés, donc à des moments différents de l’histoire du bassin. Les gros relevés ichnologiques ont lieu en juillet 2007, 2008 et 2009, l’année 2008 étant présentée comme le plus grand chantier de fouilles paléontologiques de France. Aucun ossement n’a été retrouvé. Ce détail compte : l’endroit était un lieu de passage, pas un cimetière.
155 millions d’années : le Kimméridgien, pas le Crétacé
Les études publiées sur Loulle rattachent la dalle au Kimméridgien inférieur, donc à la fin du Jurassique supérieur. L’imaginaire collectif place surtout les dinosaures à la veille de leur extinction : ici, nous en sommes très loin. Le Tyrannosaurus rex n’existe pas encore, il lui reste près de quatre-vingts millions d’années à attendre.
Le paysage n’a rien à voir avec celui que vous parcourez. Pas de relief jurassien, pas de forêt de hêtres : une mer épicontinentale peu profonde, chaude, couvrant une vaste plate-forme carbonatée. Vous marchez sur un ancien fond marin, et les empreintes ont été faites dans sa boue, sous quelques dizaines de centimètres d’eau.
Sauropodes et théropodes : deux façons de marcher
Deux groupes ont laissé des traces. Les sauropodes, herbivores au long cou et à la queue en fouet, ont produit l’essentiel des pistes, une vingtaine environ. Leurs empreintes sont larges, massives, ovales ou en fer à cheval, à doigts courts. Les théropodes, bipèdes carnivores, sont beaucoup moins représentés, avec cinq à six pistes. Leurs traces sont étroites, allongées, à trois doigts terminés par des griffes fines : un dessin qui évoque une patte d’oiseau géante.
Un point de méthode souvent mal compris : une empreinte ne permet pas de nommer une espèce. Elle donne un geste, une démarche, un poids approximatif. Les paléontologues nomment donc des ichnogenres, c’est-à-dire des noms de traces et non d’animaux. À Loulle, les pistes de théropodes sont rattachées au genre Carmelopodus, et peut-être à Megalosauripus, pour des bêtes dont on ne possède que la foulée.
Pourquoi ces traces ont tenu 155 millions d’années
Le sédiment était un carbonate très fin, déposé dans une lagune de faible profondeur, alternativement submergée et exondée au gré des oscillations du niveau marin. Un pied qui s’enfonce dans cette boue laisse un creux net. Mais le creux devrait s’effacer au premier coup de vague.
Ce qui l’a sauvé, c’est un tapis microbien. Des biofilms algaires, proches des stromatolithes, recouvraient la surface et la fixaient, comme une pellicule qui fige le dessin avant que l’eau ne le lisse. Les niveaux ont ensuite été lithifiés, avec une dolomitisation qui a duréci la roche.
Cette surface garde aussi les marques de son environnement : rides de plage, fentes de dessiccation en polygones dits « en pelure d’oignon », chenaux de marée, et à la base de la série des récifs coralliens. Le site ne raconte pas seulement des pas, il raconte une lagune, ses marées, ses tapis d’algues.
Comment reconnaître une empreinte sur le terrain
Premier réflexe : chercher le contraste. Une empreinte est un creux franc dans une surface que la marée avait égalisée, aux bords nets, souvent ourlés d’un bourrelet de sédiment chassé par le pied. Les gestionnaires ont rehaussé plusieurs pistes de peinture, chacune d’une couleur différente : ce n’est pas un décor, c’est un outil d’interprétation, et les couleurs suivent des pistes identifiées.
Deuxième réflexe : suivre une piste, pas une empreinte. Une piste alterne gauche et droite, avec un écart régulier et une orientation cohérente. C’est cet enchaînement qui permet d’estimer la taille de l’animal et sa vitesse.
Troisième réflexe : distinguer une trace d’un trou. Les vasques et les rigoles de dissolution creusent aussi le calcaire, et les fentes de dessiccation forment un réseau polygonal régulier qui n’a rien d’un pied. Ne confondez pas non plus la dalle avec le lapiaz voisin, sculpté par l’érosion glaciaire et protégé comme géotope : lui ne porte aucune empreinte.
Un site protégé, et ce qu’il est interdit d’y faire
Depuis 2014, le site est protégé et aménagé : une passerelle, des panneaux didactiques, et surtout une partie de la dalle recouverte d’un géotextile puis de terre végétalisée, contre le gel et l’érosion. Cette protection est partielle : tout ce qui reste exposé dépend du comportement des visiteurs.
Quatre gestes sont à proscrire, sans exception. Le prélèvement : pas même un éclat détaché, pas même « un petit morceau qui ne sert à rien ». Le moulage : le silicone, le plâtre et l’argile adhèrent aux fines particules et arrachent la surface en se retirant. Le frottage : crayon, fusain ou papier posé sur une empreinte usent le relief à chaque passage. Le marquage : craie, peinture, grattage, coup de marteau, brossage.
Sur un site patrimonial protégé, ces gestes portent atteinte au bien commun, et ils sont matériellement destructeurs : c’est la couche la plus fine du sédiment qui détient l’information. Concrètement, restez sur la passerelle et dans les zones balisées, ne marchez pas sur les surfaces peintes, ne sortez pas des sentiers. Photographiez autant que vous voulez : c’est le seul prélèvement autorisé.
La boucle de 8,6 km autour de la dalle
Le site s’intègre à un itinéraire balisé en jaune, « À la trace des Dinosaures », long de 8,6 km pour 205 m de dénivelé positif, au départ du parking du site sur la D253. Comptez environ deux heures, sur des chemins empierrés et des routes forestières.
Les chaussures à semelle crantée sont utiles : le karst du secteur est crevassé. Le printemps et l’automne restent les saisons les plus confortables ; en hiver, la dalle gelée devient glissante et fragile.
Ce que change un après-midi sur cette dalle
Il y a une chose que les photographies ne rendent pas : l’échelle. Une empreinte de sauropode fait la taille d’une grande assiette, et l’écart entre deux pas oblige à lever les yeux pour imaginer l’animal. On comprend que ces bêtes n’étaient pas des figures de musée mais des corps en mouvement, dans un paysage de lagune tiède.
Les 1 500 empreintes ne représentent qu’un instant très court à l’échelle géologique : quelques passages, quelques jours peut-être, sur plusieurs générations. Un fond marin devenu plateau, un plateau devenu massif, et sur ce massif, un village, une carrière, un promeneur qui regarde par terre.