C’est une des premières règles qu’on apprend au club de rando ou en lisant les topos : quand vous descendez et que vous croisez quelqu’un qui monte, vous vous écartez. Point. Sauf que cette règle, martelée comme une évidence depuis des décennies, ne colle pas toujours à la réalité du terrain. Et dans certains cas, l’appliquer bêtement peut même être dangereux.
Ce que disent les textes officiels
Commençons par le cadre. Aux États-Unis, le National Park Service et le Forest Service sont clairs : le randonneur qui monte a la priorité, celui qui descend s’écarte et laisse passer. En France, la FFRandonnée tient la même ligne, avec la même justification : le montant fournit un effort soutenu, a un rythme cardiaque établi, un champ de vision limité vers le haut et une économie de mouvement qu’il serait dommage de casser pour rien.
Logique sur le papier. Sauf que tous les randonneurs qui ont un peu de kilomètres dans les jambes savent que la vie sur un sentier est plus compliquée que ça.
Cinq situations où la règle ne tient pas
Premier cas classique. Vous montez seul, vous croisez un groupe de douze personnes qui descend. Faire s’écarter les douze pour laisser passer un seul randonneur est absurde, sans parler du piétinement hors sentier que ça impose à la végétation. Dans ce cas, c’est au solitaire de faire le pas de côté.
Deuxième cas : la descente technique. Le randonneur qui descend est sur une dalle glissante, une marche haute, un passage câblé. Lui demander de s’arrêter net, voire de se pousser sur une pierre instable, c’est créer un risque de chute. Le montant, qui a un meilleur appui et une progression plus lente, est presque toujours en position de s’arrêter sans danger.
Troisième cas, le plus souvent oublié : le randonneur qui monte veut une pause. Il est au taquet, la pulsation à 160, il voit arriver du monde en face et ça tombe bien, ça lui donne une excuse pour souffler trente secondes. Forcer la descente à s’écarter, dans ce cas, c’est juste de l’application rigide.
Quatrième cas : l’inégalité d’effort. Un trailer en descente rapide qui file à 12 km/h face à un randonneur avec 15 kg sur le dos qui monte à 3 km/h. Même sans règle, le trailer a tout intérêt à anticiper et à s’écarter lui-même, plus souple, plus rapide, plus facile à replacer.
Sur les sentiers étroits en dévers, la règle prioritaire n’est plus montée/descente mais sécurité. Celui qui est côté falaise s’écarte en dernier. Un écart mal placé du côté vide peut coûter cher.
Cinquième cas : les cyclistes et les cavaliers. Là, la règle change complètement. Les cyclistes cèdent le passage aux piétons et aux chevaux. Les piétons cèdent le passage aux chevaux. Un VTT qui dévale un single track et qui vous crie « je monte » n’a aucune priorité sur vous.
La vraie règle : communiquer, pas appliquer
Les guides de haute montagne et les accompagnateurs expérimentés le disent en privé : la règle du montant prioritaire est un raccourci utile pour les débutants, pas une loi. La vraie compétence en rando, c’est de lire la situation en trois secondes. Qui est le mieux placé pour s’arrêter ? Qui a un meilleur appui ? Qui est en train de galérer et a besoin de souffler ?
Un regard, un « je m’écarte ici ? », un « vas-y, je te laisse passer », et c’est réglé. Sur un sentier, un échange verbal de deux secondes évite 90 % des malentendus. C’est beaucoup plus utile qu’une règle récitée par cœur.
Le jour où un randonneur en descente vous fait signe de continuer à monter en s’effaçant sur une pierre plate, dites merci et avancez. Le jour où vous voyez quelqu’un en galère dans une descente technique et que vous êtes sur une zone stable, écartez-vous même si vous montez. La règle n’a jamais été faite contre le bon sens.
