Vous avez remarqué ces grands panneaux plastifiés qui jalonnent désormais certains sentiers, ou cette plancha installée au sommet d’un col ? Vous n’êtes pas seul. Comme le soulignait déjà notre article sur ces habitudes qui agacent les randonneurs, il y a des choses qu’on n’ose pas toujours dire à voix haute. Là, Jocelyn Chavy d’Alpine Mag le dit clairement : la montagne se moche-ïfie, et ce n’est pas une fatalité.
Un vallon des Hautes-Alpes, dix panneaux, zéro nécessité
Tout part d’une randonnée tranquille dans le vallon de l’Alpe du Lauzet, dans le massif des Cerces (Hautes-Alpes). Jocelyn Chavy, rédacteur à Alpine Mag, remonte paisiblement ce vallon quand il tombe sur une série de grands panneaux d’information. Pas deux ou trois discrets écritaux, non : pas moins d’une dizaine de panneaux le long du sentier menant au refuge du Clôt des Vaches, à 2250 mètres d’altitude. Faune, flore, mines du Chardonnet… Chaque panneau fait environ un mètre de côté, avec revêtement plastique et pied en métal. « On se croirait à Rocamadour, ou au musée d’Orsay », écrit-il. Pas à deux mille mètres d’altitude.
Le refuge lui-même a le label Bâtiment Durable, ce qui ne manque pas d’ironie quand on observe le mobilier urbain planté tout autour. Un panneau au début d’un sentier pédagogique, ça se comprend. Dix panneaux dans un espace naturel de haute montagne, c’est une autre affaire.
La plancha, l’aire de jeux et les étiquettes de boîte aux lettres
L’affaire des panneaux n’est que la partie visible d’un phénomène plus large que la source nomme joliment « planchaïsation de la montagne ». En 2023, l’accompagnateur en montagne Sylvain Dussans s’était insurgé contre l’aménagement du Margériaz, dans les Bauges, équipé de transats en bois, sièges en métal et, oui, d’une plancha au sommet. La question qu’il posait est simple : cherche-t-on à attirer des randonneurs tellement exigeants que l’herbe du Margériaz ne suffirait plus ? Depuis, le phénomène s’est étendu à d’autres sites, comme la Croix de Chamrousse.
Autre exemple cité : le lac de l’Ouillette, à Val d’Isère, en Savoie. À 2450 mètres d’altitude, une aire de jeux pour enfants a été installée. La montagne n’est-elle pas déjà, par nature, le plus grand terrain de jeu qui soit ?
Côté escalade, la situation prend une tournure différente mais tout aussi symptomatique. À Pontamafrey, en Savoie, les falaises ont été équipées d’étiquettes en aluminium type boîte aux lettres pour nommer chaque voie, à raison d’une plaque tous les un ou deux mètres. L’ambiance hall d’immeuble est garantie, selon l’auteur. Au Canada, à Squamish, ce sont des médaillons avec QR codes au pied des voies qui font débat, pour guider les grimpeurs venus sans topo mais avec leur smartphone.
La signalétique de trail, dernier avatar en date
Il y a enfin la multiplication des petits panneaux spécifiques aux activités. Après les panneaux raquettes, voilà les panneaux trail qui fleurissent un peu partout. La question que pose Alpine Mag est légitime : les traileurs ne pourraient-ils pas se contenter du balisage GR existant, ou de leurs segments Strava ? Quand chaque usage réclame sa propre signalétique, les sentiers finissent par ressembler à des parkings d’aéroport.
Un équilibre à trouver, pas un musée à construire
Personne ne dit qu’il faut bannir toute information en montagne. Un panneau bien placé, sobre, qui donne une information utile sur une faune ou une géologie spécifique, peut enrichir une balade. La différence est dans la mesure, dans l’échelle, dans la façon dont l’aménagement s’efface devant le paysage plutôt qu’il ne le concurrence. Quand les équipements deviennent plus visibles que le col qu’on s’est levé à 5 heures pour atteindre, quelque chose cloche.
Le rédacteur d’Alpine Mag ne s’en prend pas aux offices du tourisme par principe, ni aux équipeurs de voies qui sécurisent des falaises. Il pointe un glissement, progressif et peut-être inconscient, vers une montagne qui s’explique, se balisise, se mobilise, au lieu de simplement s’offrir.
