On ne perd pas 90 % de sa chaleur par la tête : le chiffre réel a été mesuré

Arrière du crâne d’un randonneur coiffé d’un bonnet de laine givré, crête enneigée floue derrière

« On perd 90 % de sa chaleur par la tête. » La phrase est un classique des conseils de montagne, des guides de survie et des conversations de refuge. Elle a l’autorité d’un chiffre mesuré.

Elle est fausse. Et la vérification donne un résultat plus intéressant que le mythe, parce que la véritable étude existe : elle est identifiable, elle date des années 1950, et elle ne dit pas du tout ce qu’on lui fait dire.

Ce que mesurait vraiment l’étude d’origine

La source primaire est un travail de deux physiologistes canadiens, Froese et Burton, publié en 1957 dans le Journal of Applied Physiology, sous le titre « Pertes de chaleur par la tête humaine ».

Regardons le protocole, parce qu’il explique tout.

Voilà la clé. Les chercheurs n’ont pas mesuré la part de chaleur perdue par la tête dans des conditions normales. Ils ont mesuré ce qui se passe quand tout le corps est isolé sauf la tête, dans le froid. Le résultat est donc par construction artificiel : on avait fermé toutes les autres fuites.

Leur conclusion exacte est la suivante :

« Cela signifie qu’à −4 °C, la perte de chaleur par la tête peut atteindre la moitié de la production totale de chaleur de repos de l’homme. »

La moitié. Pas 90 %. Et sous deux conditions cumulatives : un corps habillé et une température de −4 °C.

Un second détail de cette étude est souvent oublié, et il est intéressant : l’isolation des tissus de la tête, environ 0,4 clo, variait très peu avec la température. Contrairement aux doigts, le crâne ne se protège pas par vasoconstriction. C’est un fait réel, et c’est lui qui donne sa part de vérité au mythe.

La mesure directe : environ 7 à 10 %

Pour connaître la part réelle de la tête, il faut la comparer à sa surface. Et c’est là que le mythe s’effondre.

La tête représente environ 7 % de la surface corporelle totale, jusqu’à environ 10 % en comptant le cou. Au repos, dans des conditions tempérées et sans isolation particulière du corps, elle perd de la chaleur à peu près proportionnellement à sa surface.

Une expérience de 2005, menée par l’équipe de Gordon Giesbrecht à l’université du Manitoba, a mesuré directement le phénomène en immersion. Sa conclusion :

« La perte de chaleur de la tête dorsale et du haut du thorax était approximativement proportionnelle à la surface supplémentaire immergée, soit environ 10 %. »

Une seconde étude de la même équipe, en 2006, apporte la formulation la plus utile de tout ce dossier :

« Dans de l’eau à 17 °C, la tête ne contribue pas relativement plus que le reste du corps à la perte de chaleur de surface. Cependant, une réduction induite par le froid de la masse corporelle perfusée peut faire qu’une petite augmentation de la perte de chaleur provoque un refroidissement relativement plus important du noyau corporel. »

Cette phrase contient les deux moitiés de la vérité, et c’est pour ça qu’elle est précieuse. La tête ne perd pas proportionnellement plus de chaleur que sa surface ne le justifie. Mais la refroidir refroidit le noyau de façon disproportionnée, parce que la vasoconstriction réduit la masse corporelle perfusée.

L’origine réelle du chiffre de 90 %

Elle n’a pas été trouvée, et c’est un résultat en soi.

La version populaire attribue le chiffre à une expérience militaire américaine des années 1950, où des sujets en combinaison polaire auraient eu la tête nue. La recherche dans les bases de publications scientifiques ne retrouve aucun essai militaire primaire portant ce chiffre. La source primaire identifiable est l’étude de physiologie civile de 1957, signée par des auteurs canadiens, et elle mesure la moitié de la production de chaleur de repos, pas 90 %.

Le glissement est classique : un résultat conditionnel (corps isolé, tête nue, grand froid, trois sujets) devient une règle générale (90 %, toujours, chez tout le monde). Et le chiffre a été arrondi vers le haut au passage, parce qu’un pourcentage plus spectaculaire circule mieux.

Ce qu’il ne faut pas dire non plus

C’est la partie la plus importante de cet article, parce qu’en démolissant un mythe on risque d’en installer un autre, inverse et tout aussi faux.

Il est faux de dire que couvrir sa tête ne sert à rien. En froid extrême avec le corps bien habillé, la tête peut effectivement évacuer une part majeure de la production de chaleur de repos, jusqu’à la moitié à −4 °C. C’est un cas réel, et ce sont précisément les conditions qu’on rencontre en montagne l’hiver.

Il est faux de dire que la tête se comporte comme n’importe quelle autre zone. Deux différences la distinguent. D’abord, le crâne ne se protège pas par vasoconstriction efficace, ce que l’étude de 1957 avait déjà relevé. Ensuite, la face et le cou sont très sensibles au froid. Refroidir la tête refroidit donc le noyau de façon disproportionnée : en immersion en eau froide, immerger la tête n’augmente la perte totale que d’environ 10 %, mais accélère beaucoup plus le refroidissement du noyau, avec des augmentations rapportées allant de 40 à plus de 300 % selon les conditions.

Traduction pour un randonneur : le bonnet ne vous fera pas perdre moins de chaleur au sens strict du terme, il vous fera perdre chaleur plus lentement là où ça compte, c’est-à-dire au cœur.

Le cas des nourrissons

Il existe une population où la tête compte réellement plus que sa surface ne le suggère : les nouveau-nés. Chez eux, la tête est proportionnellement grande et la surface cutanée très élevée.

Une étude de 1981 conclut qu’« une réduction substantielle du stress thermique dans des environnements difficiles peut être obtenue simplement et clairement en couvrant convenablement la voûte du crâne ». Et un travail de 2002 rappelle que « chez les nouveau-nés, de grandes quantités de chaleur sont perdues par la tête, en raison de sa surface cutanée élevée ».

Le mythe n’est donc pas faux pour tout le monde. Il est faux comme règle générale appliquée à l’adulte.

Ce qu’il faut retenir en montagne

La pratique ne change pas, mais la raison change. Et une raison juste vaut mieux qu’un chiffre faux.

Pour les sorties hivernales, nos repères sur la préparation d’une randonnée hivernale détaillent l’équipement et la gestion des couches, et notre article sur le danger des gorgeons d’eau en hiver traite d’un risque bien réel lié au froid.

Ce qu’on ne peut pas affirmer

L’idée à retenir

On ne perd pas 90 % de sa chaleur par la tête. Le chiffre ne figure dans aucune étude primaire retrouvée. La vraie étude, publiée en 1957 par Froese et Burton, mesurait une situation très particulière, corps habillé, tête nue, grand froid, trois sujets, et concluait qu’à −4 °C la perte par la tête pouvait atteindre la moitié de la production de chaleur de repos. Dans des conditions normales, la tête représente environ 7 % de la surface corporelle et perd de la chaleur approximativement proportionnellement à cette surface, soit environ 10 % au plus. Mais attention à ne pas basculer dans l’excès inverse : couvrir sa tête reste important, car le crâne se protège mal par vasoconstriction et que son refroidissement accélère celui du noyau. Le bonnet ne réduit pas la perte totale, il ralentit le refroidissement du cœur.

Sources

2/5 - (1 vote)
Quitter la version mobile