À Combloux, Baptiste Chassagne partage désormais son temps entre les sentiers de l’ultra-trail et la salle de l’Alexpérience, le restaurant qu’il dirige avec le chef Alexandre Brasset. Vainqueur de la Diagonale des Fous 2025 et deuxième de l’UTMB 2024, il trouve dans ces services une autre manière de se dépenser, au contact direct des clients.
Une table avec le Mont-Blanc pour horizon
Il faut imaginer le décor avant de penser au chronomètre. À Combloux, en Haute-Savoie, l’Alexpérience se trouve près du plan d’eau, dans un environnement où le Mont-Blanc attire naturellement les regards. La lumière de fin de journée se reflète sur l’eau, les sommets ferment l’horizon et la terrasse offre un cadre qui n’a rien d’un simple point de ravitaillement entre deux randonnées.
Le restaurant a été créé environ trois ans auparavant par Alexandre Brasset, chef de 31 ans présenté comme un spécialiste du pâté en croûte et des associations gourmandes. La maison s’est construite autour de sa cuisine, de son goût pour les produits de saison et d’une atmosphère conviviale. C’est dans ce lieu qu’une amitié s’est nouée avec Baptiste Chassagne, avant de prendre une tournure professionnelle.
Le choix de Combloux n’est pas anodin pour le coureur lyonnais. Il y a trouvé une terre d’adoption et un sas où souffler, à l’écart de l’agitation de Chamonix.
Quand un champion passe de la course au service
Depuis la fin du mois de mai 2026, Chassagne est officiellement associé au projet et devenu co-gérant de l’Alexpérience. Il ne s’agit pas d’une apparition ponctuelle destinée à amuser les clients. Il participe à la vie de l’établissement, prend en charge une partie de la communication et du marketing, et assure deux services par semaine.
Son emploi du temps consacré au restaurant représente environ vingt-cinq heures hebdomadaires. Le reste de sa vie professionnelle se partage entre son activité de traileur et son agence de communication, 40 BPM. Cette organisation demande de la rigueur, mais elle correspond à une envie ancienne. Étudiant, Baptiste Chassagne travaillait déjà comme serveur-runner pendant ses étés et gardait le projet d’évoluer un jour dans la restauration.
Les soirs de service, il peut donc accueillir, conseiller, porter des assiettes et enchaîner les allers-retours comme n’importe quel membre de l’équipe. Les personnes attablées ne savent pas forcément qu’elles viennent de recevoir leur pain ou leur boisson des mains d’un des meilleurs ultra-traileurs français. C’est précisément ce décalage qui rend la scène si particulière.
Un effort collectif qui lui rappelle le sport
La comparaison avec l’ultra-trail vient naturellement, mais elle ne repose pas seulement sur la fatigue physique. Dans un restaurant, le coup de feu oblige chacun à se concentrer sur une tâche précise, à communiquer vite et à faire confiance à l’équipe. La salle et la cuisine avancent ensemble, avec un objectif très concret : que les clients repartent satisfaits.
Baptiste Chassagne explique que cette expérience lui plaît parce qu’elle inverse le rapport du sport de haut niveau. En course, l’athlète évolue dans un univers très individualisé, entouré d’un staff qui organise les détails pour lui permettre de performer. Au restaurant, il devient celui qui sert les autres. Il doit observer, répondre, anticiper et offrir son énergie plutôt que la mobiliser uniquement pour sa propre performance.
Cette attention tournée vers les convives lui procure une satisfaction immédiate. Il sait en quelques heures si le service a été fluide, si l’équipe s’est bien coordonnée et si les clients ont passé un bon moment. Ce retour direct n’est pas celui d’un classement ou d’un temps de passage, mais il n’en est pas moins stimulant.
Une récupération mentale, malgré les heures debout
À première vue, ajouter un service après une grosse journée d’entraînement peut sembler paradoxal. Le coureur devrait se reposer, manger et dormir. Pourtant, Chassagne dit ressentir l’effet inverse. Il cale généralement ses deux services après les journées où il a beaucoup couru, puis récupère pendant la nuit.
La salle le fatigue, bien sûr, mais elle lui permet surtout de sortir de sa bulle sportive. Pendant trois ou quatre heures, il ne pense plus à ses allures, à ses sensations ni à la prochaine séance. Son attention se porte sur les tables, les commandes et le rythme de l’équipe. Cette rupture lui apporte une forme de fraîcheur mentale.
Il décrit cette activité comme une source de bonnes ondes, qui le rend heureux et peut l’aider à reprendre l’entraînement le lendemain. Le restaurant n’est donc pas présenté comme une méthode universelle de récupération. C’est son équilibre personnel, construit autour d’une activité concrète, sociale et très éloignée de la solitude relative d’une longue sortie en montagne.
De l’amitié à une association professionnelle
L’histoire entre le chef et le traileur a commencé peu après l’ouverture de l’Alexpérience. En 2023, Chassagne découvre le restaurant et accroche immédiatement avec Alexandre Brasset. Les deux hommes partagent un intérêt pour les bons produits, les préparations soignées et l’univers du sport.
Leur complicité s’est ensuite prolongée sur les courses. Brasset a proposé de préparer une partie des ravitaillements de son ami sur l’UTMB. Le défi était lancé. Aux côtés des gels, des barres et des compotes habituels, le chef a imaginé des aliments à la fois gourmands, simples à manger et adaptés aux longues heures d’effort.
Des veloutés de patate douce et des boulettes de riz au saumon ont ainsi accompagné Chassagne sur les sentiers. Le ravitaillement ne se résume plus à avaler rapidement des calories. Il devient un moment attendu, avec des textures, des goûts et des recettes pensées pour une course qui dure toute une nuit.
Quand le ravitaillement inspire la carte
Le lien entre la cuisine de l’Alexpérience et l’ultra-trail fonctionne dans les deux sens. Certaines préparations testées en course peuvent ensuite trouver leur place au restaurant. C’est le cas de la soupe de fraise évoquée après le 90 km du Mont-Blanc, une préparation née dans le contexte du ravitaillement et susceptible de devenir une proposition à la carte.
La logique est intéressante pour les clients qui aiment comprendre ce qu’ils mangent. Une recette n’est pas seulement pensée pour être jolie ou originale. Elle doit aussi avoir une raison d’être, une histoire et une capacité à accompagner un effort. Le chef peut donc observer ce qui passe bien après plusieurs heures de trail, puis retravailler ces idées dans un cadre gastronomique plus classique.
Les préparations de ravitaillement restent évidemment liées aux besoins d’un athlète et ne constituent pas des conseils alimentaires pour tous les coureurs. Elles témoignent surtout du dialogue entre deux métiers. La cuisine de Brasset nourrit la performance de Chassagne, tandis que les courses stimulent l’imagination du chef.
Une Diagonale des Fous qui a changé de dimension
Le parcours sportif de Baptiste Chassagne donne un relief particulier à cette double vie. Il a terminé deuxième de l’UTMB en 2024, une performance qui l’a installé parmi les coureurs à suivre sur les grandes épreuves internationales. En octobre 2025, pour sa première participation à la Diagonale des Fous, il s’est imposé à La Réunion en environ 23 h 31.
Cette victoire est venue confirmer son aptitude à gérer les longues distances, les terrains techniques et les nuits sans sommeil. Elle a aussi renforcé l’image d’un athlète capable de rester attentif à son alimentation et à son organisation pendant une épreuve hors norme. Dans cette réussite, le travail de préparation d’Alexandre Brasset a trouvé une place originale, au plus près des besoins du coureur.
Pour mieux situer cette course dans l’histoire du trail, on peut aussi parcourir notre présentation des épreuves de trail les plus légendaires et les plus engagées. La Diagonale des Fous en fait partie, par son relief, sa longueur et l’exigence qu’elle impose aux participants.
L’UTMB 2026 en ligne de mire
Le prochain grand rendez-vous annoncé est l’UTMB 2026, dont le départ est prévu le vendredi 28 août sur 176 kilomètres. L’épreuve constitue l’objectif prioritaire de la saison pour Chassagne. Le duo formé avec Brasset remet donc en place un protocole de ravitaillement construit au fil des expériences précédentes.
À Courmayeur, autour du 83e kilomètre, une soupe chaude doit l’attendre au milieu de la nuit. Sur d’autres points de ravitaillement, notamment aux Contamines, à La Fouly, à Champex-Lac et à Vallorcine, des purées de fruits de saison sont prévues. Pêches, abricots ou figues peuvent être consommés sur place, puis emportés dans une petite flasque.
Ces détails montrent le niveau de préparation nécessaire pour une course aussi longue. Ils montrent aussi que la cuisine ne se limite pas à un décor ou à un discours dans cette aventure. Elle accompagne chaque étape, depuis l’entraînement jusqu’aux décisions prises au cœur de la nuit.
Peut-on vraiment être servi par Baptiste Chassagne ?
La réponse doit rester prudente. Le traileur est présent sur certains services seulement, à raison de deux soirs par semaine selon l’organisation rapportée. Il n’est donc pas possible de garantir sa présence lors d’une réservation, et venir à l’Alexpérience dans l’espoir de le croiser ne doit pas être présenté comme une promesse.
Cette réserve ne retire rien à l’intérêt du lieu. Le restaurant repose d’abord sur la cuisine d’Alexandre Brasset, sur son équipe et sur son cadre face au Mont-Blanc. La présence ponctuelle de Chassagne ajoute une histoire singulière, celle d’un champion qui choisit de rester au contact des gestes simples du service, sans transformer chaque repas en rencontre annoncée avec une vedette.
Le plus juste est peut-être de retenir cette idée : à Combloux, un serveur peut être un vainqueur de la Diagonale des Fous, mais il est d’abord là pour faire son travail avec l’équipe. Le reste, si la rencontre arrive, relève de la chance.
En pratique : les horaires, les jours de service et les conditions de réservation peuvent évoluer. Vérifiez directement auprès de l’Alexpérience avant de vous déplacer ou de réserver, sans supposer que Baptiste Chassagne sera présent.
Sources
- L’Équipe, « La restauration, la nouvelle aventure de l’ultra-trailer Baptiste Chassagne », 22 août 2026.
- L’Équipe, vidéo Dailymotion, « Ultra-traileur et restaurateur : la double vie atypique de Baptiste Chassagne ».
- France 3 Régions, « Trail : Baptiste Chassagne remporte la Diagonale des Fous 2025 en un peu plus de 23h30 ».
