En Calabre, ce sentier de 80 km redonne vie à une Italie que les touristes ignorent

Paysage montagneux italien avec reliefs rocheux et végétation méditerranéenne

Photo Pexels / Rino Adamo

Six jours de marche, 80 km sur d’anciens chemins muletiers, entre mer Ionienne et sommets de l’Aspromonte : Il Sentiero dell’Inglese, le « Sentier de l’Anglais », est l’un des treks italiens les plus méconnus du moment. Et si ce coin de Calabre était exactement l’endroit dont vous aviez besoin pour fuir les sentiers bondés ? Les amateurs de désenclavement et de villages vivants, comme ce village espagnol qui se bat contre l’abandon, reconnaîtront ici quelque chose de familier.

Un sentier né de la plume d’un poète anglais du XIXe siècle

Le nom du sentier vient d’Edward Lear, poète et illustrateur britannique, surtout connu pour The Owl and the Pussycat (1871). En 1847, il traverse à pied les montagnes de l’Aspromonte, une région du bout de la botte italienne, et en tire un récit de voyage publié en 1852 : Journals of a Landscape Painter in Southern Calabria. Il y raconte l’hospitalité des habitants, depuis les propriétaires terriens jusqu’aux paysans les plus modestes, qui lui ouvraient leurs maisons et partageaient leur cuisine. S’il portait parfois sur la région le regard condescendant d’un voyageur nord-européen de son époque, il n’en était pas moins sincèrement impressionné par les paysages et les gens.

C’est ce récit que La Cooperativa San Leo, basée dans le village de Bova, a choisi de ressusciter en 2019 en ouvrant Il Sentiero dell’Inglese. Le tracé suit les 80 premiers kilomètres du périple de Lear sur ces mêmes chemins muletiers, avec des panoramas sur la mer Ionienne, l’Etna au loin et les vallées encaissées de l’Aspromonte.

L’Aspromonte, une montagne qui mérite mieux que sa réputation

L’Aspromonte traîne une image difficile. C’est dans ces montagnes que la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise considérée comme la plus puissante d’Italie, organisait des enlèvements dans les années 1970-1980. Le plus célèbre reste celui de Jean Paul Getty III, petit-fils du magnat du pétrole, qui inspira le film All the Money in the World (2017). Cette époque a laissé une empreinte durable sur la perception de la région, y compris chez les Italiens du nord, alors même que l’essentiel des activités criminelles de la ‘Ndrangheta s’est depuis déplacé vers le nord de l’Italie et l’étranger.

La chercheuse Aurora Moxon, qui travaille sur l’agrotourisme et l’écotourisme dans l’Aspromonte, souligne l’effet délétère de ces clichés persistants sur une région déjà fragilisée. Le sentier est, entre autres, une réponse concrète à cette image : inviter des marcheurs à traverser les villages, à s’asseoir à la table des habitants, à écouter leurs histoires.

Un trek de 6 jours avec hébergement chez l’habitant, à 60 € la nuit

La Cooperativa San Leo coordonne un réseau de sept villages traversés par le sentier, avec des hébergements en B&B chez des hôtes locaux. Comptez environ 60 € la nuit, repas inclus dans des maisons privées ou de petites gargotes sans chichi. La cuisine est ancrée dans le terroir : fromages de chevriers locaux, fruits et légumes des agriculteurs du coin, le tout servi dans le restaurant de la coopérative à Bova qui travaille exclusivement en bio.

Antonio Frangipani, guide local et vice-président de l’association gestionnaire du sentier, est l’une des chevilles ouvrières de ce réseau. Les guides emploient leurs connaissances du terrain et de la culture locale, notamment celle de l’Area Grecanica, un territoire où survit encore le Greco-Calabro, une langue rare qui conserve des mots et expressions de l’ancien grec. Un patrimoine linguistique et agropastoral directement menacé par l’exode rural.

En chiffres : 80 km, 6 jours de marche, 7 villages traversés. La randonnée est déconseillée en été à cause de la chaleur. Environ 600 randonneurs en 2024, 1 000 en 2025. En 2026, déjà 700 personnes au départ de Pentedattilo avant la mi-année.

Une fréquentation qui monte, mais les Britanniques restent absents

Les chiffres publiés par Andrea Laurenzano, président de la coopérative, parlent d’une progression nette : 600 randonneurs en 2024, 1 000 en 2025. La clientèle vient surtout d’Italie du nord et d’Europe continentale. Paradoxe : les Britanniques, dont le compatriote Lear est pourtant le parrain symbolique du sentier, sont encore très rares sur le tracé.

Ce n’est pas anodin pour la région. Le sentier joue un rôle économique direct sur un territoire que l’Union européenne classe parmi les zones les plus marginalisées et les plus pauvres d’Europe. Les habitants qui ouvrent un B&B peuvent engranger un revenu pendant la basse saison touristique. Les guides, les restaurateurs, les artisans, les agriculteurs : toute la chaîne locale profite du passage des marcheurs. Dans des villages qui se vident depuis des décennies, ce flux, même modeste, compte.

Si vous cherchez un trek de six jours loin des foules, avec du caractère et une vraie dimension humaine, l’Aspromonte coche des cases que peu d’itinéraires européens peuvent cocher. Et pour les amateurs de randonnée en chaleur estivale, notez que la bonne saison ici, c’est le printemps et l’automne : les conseils de nos pros pour randonner à 35°C s’appliquent si vous tentez malgré tout l’été, mais le sentier lui-même le déconseille clairement.

Sources

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