À deux heures au nord de Venise, une autre version des Dolomites existe : mêmes aiguilles de calcaire, mêmes refuges de haute altitude, mais sans un chat sur les sentiers.
La région de Belluno, porte d’entrée de ces montagnes dites « oubliées », mérite qu’on lui consacre plusieurs jours de rando. Si tu cherches un coin où être vraiment seul en altitude, tu es au bon endroit.
Pourquoi Belluno plutôt que Cortina ou Val Gardena ?
Les Dolomites font rêver, mais la réalité sur le terrain est souvent décevante : parkings saturés dès 7h du matin, sentiers bondés, refuges complets trois semaines à l’avance.
Ce phénomène touche surtout les spots les plus connus, les Tre Cime di Lavaredo et le Val Gardena en tête. Pourtant, à quelques dizaines de kilomètres à l’est, les Dolomites de la province de Belluno présentent exactement le même spectacle géologique, les mêmes falaises vertigineuses, les mêmes prairies alpines, les mêmes refuges servant du vrai repas de montagne, mais avec une fréquentation sans commune mesure.
Belluno se rejoint en train depuis Venise en deux heures, ou en voiture par l’A27. De là, la haute vallée du Piave ouvre sur un paysage qui monte doucement : d’abord les pâturages, puis la roche qui se dresse en épines au-dessus des alpages. Les conseils locaux traditionnels, les Regole di Comunità, gèrent encore collectivement les forêts et les terres, ce qui a préservé une agriculture de montagne vivante : fromageries d’alpage, polenta, pastìn (un mélange assaisonné de porc et bœuf haché), grappa en fin de journée. Ce n’est pas du folklore, c’est du quotidien.
Les lacs et cascades de la Val del Mis
La Val del Mis s’étend à l’ouest de Belluno, où la petite route SP2 longe le Lago del Mis. Le lac vaut à lui seul une demi-journée : on peut le remonter en kayak ou en canoë vers la cascade Cascata della Soffia, ou s’aventurer dans la gorge latérale de Falcina pour nager dans des vasques profondes d’eau cristalline, sous le pont suspendu Passerella del Peron, accessible depuis la SR203 après Ponte Mas.
Depuis le parking au nord du lac, dix minutes à pied suffisent pour atteindre les Cadini del Brenton, une succession de bassins turquoise creusés dans le calcaire blanc, certains dépassant quatre mètres de profondeur. Un sentier de planches en bois serpente entre eux. Attention : la baignade y est interdite, mais la simple vue justifie le détour.
De la Val del Mis, cap au nord-ouest vers San Martino di Castrozza, puis au sud à travers Fiera di Primiero pour rejoindre le Lago di Calaita. À l’aube, la roche des Pale di San Martino qui domine le lac est grise ; au coucher de soleil, tout le massif vire à l’or. Depuis le lac, une montée de deux heures mène au Lago Pisorno, plus sombre, que la tradition locale dit hanté.
Les belvédères de l’Agordino : Monte Pelmo sans les foules
L’Agordino désigne le groupe de vallées du Cordevole, au sud de Cortina d’Ampezzo. C’est là que les points de vue les plus spectaculaires sur les grandes parois dolomitiques s’offrent sans file d’attente. Le départ se fait depuis le Rifugio Staulanza, où l’on prend le sentier CAI 472. La montée est progressive, à travers des mélèzes épars et des pelouses ouvertes. En quelques heures, on atteint les pentes du Monte Penna, d’où le regard plonge directement sur la face immense du Monte Pelmo. Même spectacle que depuis les points de vue payants et encombrés, mais en version grand silence.
C’est exactement le genre de découverte dont parle régulièrement ce ranger qui observe les randonneurs depuis cinq ans : les plus belles heures en montagne arrivent souvent quand on prend une carte IGN et qu’on s’éloigne des axes principaux.
La culture de montagne qui tient encore debout
Ce qui distingue vraiment cette partie des Dolomites, ce n’est pas uniquement l’absence de monde, c’est la persistance d’une vie montagnarde authentique. Les hameaux de l’arrière-pays sont façonnés par des siècles de gestion collective des ressources, ce qui a créé un tissu d’artisans, de fromagers d’alpage et d’auberges familiales qui ne vivent pas uniquement du tourisme. Vers le Monte Pelmo ou dans les hêtraies de Cansiglio, où les cerfs beuglent à la tombée du jour, on retrouve une montagne qui ne s’est pas entièrement mise en vitrine.
Pour s’y rendre, éviter juillet-août si l’on veut conserver ce calme. Les meilleures fenêtres sont juin (avant les vacances scolaires) et septembre (couleurs d’automne sur les mélèzes, rifugi encore ouverts). La difficulté des sentiers mentionnés dans cet article reste accessible à des randonneurs réguliers : pas d’alpinisme, pas de via ferrata obligatoire, mais de bonnes chaussures et un fond de forme correct restent nécessaires.

