Ce sentier italien ne voit que 1 000 randonneurs par an… il traverse pourtant l’un des plus beaux coins d’Europe

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Six jours de marche dans les montagnes de l’Aspromonte, au bout de la botte italienne, sur un vieux sentier muletier qu’un poète anglais a foulé en 1847. Le Sentiero dell’Inglese fait à peine 600 randonneurs par an, et presque aucun ne vient de France. Voilà qui mérite qu’on s’y arrête, d’autant que les villages désertés de Calabre ressemblent étrangement à ce que vivent aussi des villages espagnols à l’abandon.

Un sentier né d’un carnet de voyage du XIXe siècle

Il sentiero dell'Inglese - Istruzioni per l'uso - Parte prima

En 1847, le poète et peintre anglais Edward Lear, connu du grand public pour The Owl and the Pussycat, chausse ses brodequins et traverse à pied les montagnes de l’Aspromonte, dans l’extrême sud de la Calabre. Il consigne tout dans un journal publié en 1852 : Journals of a Landscape Painter in Southern Calabria. Ce qu’il retient de ses rencontres avec les habitants, des propriétaires terriens aux paysans les plus démunis, c’est une hospitalité qui le laisse visiblement sans voix, même si son regard reste teinté d’un prisme nord-européen parfois condescendant.

C’est ce récit qui a inspiré la Cooperativa San Leo, basée dans le village de Bova, à ouvrir en 2019 le Sentiero dell’Inglese, le Sentier de l’Anglais. Le tracé suit les 80 premiers kilomètres du parcours de Lear, sur d’anciens chemins muletiers. Le paysage est saisissant : vues sur la mer Ionienne, sur l’Etna qui pointe à l’horizon, sur les vallées encaissées et les crêtes de l’Aspromonte.

80 km, 6 jours, 7 villages et une hospitalité qui n’a pas changé

Le sentier se parcourt en six étapes, en reliant sept villages de l’Area Grecanica, ce territoire calabrais qui conserve une culture agropastorale unique, avec des traces de la langue gréco-calabraise, héritière du grec ancien. Autant dire que ce chemin est aussi un itinéraire linguistique et ethnologique, pas seulement une rando sportive.

La coopérative a mis en place un réseau de chambres chez l’habitant tout au long du parcours. Comptez environ 60 euros la nuit, avec repas cuisinés à la maison ou dans des petites cantines sans chichi : fromages des bergers locaux, fruits et légumes des fermiers de l’area, recettes transmises de génération en génération. Le restaurant de la coopérative à Bova s’approvisionne en bio auprès des producteurs du coin, ce qui donne une vraie cohérence à l’ensemble.

Pratique : Le départ se fait depuis le village de Pentedattilo, perché sur un promontoire rocheux en forme de main à cinq doigts. La marche est déconseillée en plein été à cause de la chaleur, comme pour toute rando méditerranéenne à basse ou moyenne altitude. La gestion de la chaleur en montagne reste un enjeu sérieux dans ce type de relief. Privilégiez le printemps (avril-mai) ou l’automne (septembre-octobre).

Une fréquentation qui grimpe, mais les Français restent absents

En 2024, environ 600 marcheurs ont complété le sentier. En 2025, ce chiffre est passé à 1000. En 2026, 700 personnes l’ont déjà parcouru depuis le début de l’année, selon Andrea Laurenzano, président de la coopérative et coordinateur du trail. La majorité vient d’Italie du Nord et d’autres pays européens. Les Britanniques, pourtant directement concernés par l’héritage de Lear, sont rares. Les Français, quasi absents.

Ce n’est pas un problème de difficulté ou d’organisation. C’est surtout une question d’image. La Calabre traîne une réputation liée à la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, considérée comme la plus puissante d’Italie. Les enlèvements très médiatisés des années 1970-1980 dans ces montagnes, dont celui de Jean Paul Getty III qui a inspiré le film All the Money in the World en 2017, ont durablement marqué les esprits. Or, Antonio Frangipani, guide local et vice-président de l’association, ainsi que les chercheurs qui travaillent sur ce terrain, le rappellent : l’activité principale de la ‘Ndrangheta se déroule aujourd’hui dans le nord de l’Italie et à l’étranger. L’Aspromonte, lui, vit de ses bergers, de ses cultures et désormais de ses randonneurs.

Un sentier comme levier contre l’abandon rural

La dimension économique du projet est concrète. Les habitants qui ouvrent leur maison aux randonneurs engrangent un revenu complémentaire en basse saison, précisément quand le tourisme balnéaire calabrais est à l’arrêt. Les guides locaux trouvent un emploi. Les bars, épiceries, artisans et agriculteurs des sept villages voient passer des clients qui, sans ce sentier, ne mettraient jamais les pieds ici.

L’enjeu dépasse le simple itinéraire de rando. La langue gréco-calabraise, les savoir-faire pastoraux ancestraux, les recettes transmises oralement : tout cela disparaît à mesure que les habitants quittent ces villages pour la ville. Le Sentiero dell’Inglese crée une raison de rester, ou au moins une raison pour que ces cultures soient transmises, valorisées, montrées à des étrangers curieux plutôt qu’enfouies dans l’oubli.

Pour un randonneur qui cherche autre chose que les sentiers balisés GR d’une région déjà bien cartographiée, c’est un argument de taille. Eighty kilometres de chemins muletiers, une hospitalité d’un autre temps, des paysages qui alternent entre mer et montagne, et la quasi-certitude de ne pas croiser grand monde. Lear avait bien choisi son terrain de jeu.

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