Dans le vallon de la Buffe, au-dessus du hameau du Chazelet, le Refuge du Pic du Mas de la Grave raconte une histoire de transmission, de montagne et de patience. Denis et Victor Lavenant, père et fils, ont choisi de redonner vie à une ancienne maison d’alpage devenue ruine, face à la Meije.
Un refuge posé face à la Meije
À 1 944 mètres d’altitude, le Refuge du Pic du Mas de la Grave occupe une place singulière dans le paysage des Hautes-Alpes. Il se trouve sur la commune de La Grave, au fond du vallon de la Buffe, à environ six kilomètres du hameau du Chazelet. Ici, le regard se porte naturellement vers la face nord de la Meije, sommet emblématique du massif des Écrins, qui culmine à 3 983 mètres.
Le site donne aussi accès à plusieurs grands itinéraires de randonnée. Le refuge constitue une étape du GR54, le Tour de l’Oisans et des Écrins, et sert de point de départ ou de halte pour rejoindre le Pic du Mas de la Grave, le plateau d’Emparis et ses lacs. Les traversées vers le Goléon sont également possibles depuis ce secteur, selon les conditions et l’itinéraire choisi.
Le panorama explique à lui seul l’attrait du lieu. Depuis les abords du refuge, la vue s’ouvre sur les Écrins, les Aiguilles d’Arves, les Grandes Rousses, la Savoie et, par temps clair, le Mont-Blanc. Pourtant, le bâtiment ne se résume pas à son emplacement spectaculaire. Son histoire est intimement liée à celle des familles qui vivaient autrefois dans ces alpages.
Une ancienne maison d’alpage appelée chez Polyte
Avant de devenir un refuge de montagne, le bâtiment était une maison d’alpage. Jusqu’aux années 1970, il était associé à Hyppolite, surnommé Polyte, dont le nom est resté attaché au lieu. Les gardiens et les habitués parlent ainsi encore du refuge « chez Polyte », un surnom qui rappelle la fonction première de cette construction.
Les maisons d’alpage n’étaient pas de simples abris saisonniers. Dès le printemps, les habitants quittaient les villages pour rejoindre les hameaux installés à proximité des pâturages. Ils y séjournaient pendant les mois d’été, généralement de juin à octobre, pour faire paître les animaux, faucher les prés et fabriquer le fromage.
À l’arrivée de l’hiver, les familles redescendaient avec leur bétail et une grande partie de leur vie quotidienne. Cochons, volailles, ustensiles de cuisine, draps et couvertures pouvaient accompagner ces déplacements saisonniers. Cette organisation pastorale explique la taille imposante de certaines maisons d’alpage, conçues pour accueillir à la fois les hommes, les bêtes et le matériel nécessaire à plusieurs mois de présence en altitude.
Les Baraques des Salomons, une mémoire plus ancienne
Le refuge actuel a été construit sur les ruines des Baraques des Salomons. Le cadastre napoléonien de 1811 mentionnait déjà un ensemble de dix maisons, aujourd’hui disparues. Le bâtiment se trouvait au cœur de cet ancien hameau, sur la côte Salomon et en bordure du Gâ.
Le site officiel du refuge rattache également cette histoire à la famille Salomon, notamment à Jacques Salomon. Une tradition locale raconte que celui-ci aurait découvert des mines d’or à proximité et aurait acquis une grande richesse. Cette histoire ancienne, rapportée dans l’ouvrage Au pays de la Meije de Paul-Louis Rousset, appartient à la mémoire du secteur et contribue à l’identité particulière du lieu.
Le refuge ne cherche pas à effacer ce passé. Son nom, son surnom et son implantation maintiennent un lien visible avec les habitants qui fréquentaient ces hauteurs bien avant l’arrivée des randonneurs et des itinéraires balisés. Derrière les murs reconstruits, il reste donc une histoire de travail agricole, de déplacements saisonniers et de vie collective en montagne.
Une ruine vendue à la commune de La Grave
À la fin des années 1960, la dernière propriétaire, Aimée Sauvebois, vend le bâtiment à la commune de La Grave. La construction commence alors à se dégrader, faute d’entretien. L’altitude, les hivers et l’exposition aux intempéries finissent par fragiliser une bâtisse déjà marquée par le temps.
La situation s’aggrave lors de la tempête de 1999. Le toit est emporté, laissant les murs davantage exposés. Dans les années qui suivent, les pignons commencent à s’écrouler. Peu à peu, l’ancienne maison d’alpage perd sa forme et semble condamnée à disparaître comme les autres bâtiments du hameau.
Dans un paysage où les constructions anciennes sont soumises à des conditions difficiles, une ruine peut rapidement devenir un amas de pierres. La conservation d’un tel bâtiment ne dépend pas seulement de la volonté de le restaurer. Elle suppose aussi un projet, une organisation et la capacité de travailler dans un environnement où chaque intervention demande davantage d’anticipation qu’en vallée.
Denis et Victor Lavenant, le choix d’une aventure familiale
En 2014, Denis et Victor Lavenant proposent à la commune de reprendre la ruine. Leur projet repose sur un bail emphytéotique de 70 ans. Le père et le fils décident alors de reconstruire un refuge à la place de la maison de Polyte, en conservant la mémoire du bâtiment et l’esprit du site.
Cette décision marque le début d’une aventure familiale. Elle associe deux générations autour d’un même lieu, avec une responsabilité particulière : transformer un bâtiment effondré en refuge fonctionnel sans rompre le lien avec son histoire. Le projet ne consiste pas à installer un hébergement standard dans un décor montagnard. Il s’agit de faire renaître une présence humaine au fond du vallon.
Le choix du nom Refuge du Pic du Mas de la Grave inscrit le bâtiment dans son environnement géographique. Celui de « chez Polyte » conserve la trace de son dernier habitant connu. Ces deux appellations racontent ensemble le passage d’une maison d’alpage à un refuge ouvert aux randonneurs.
Reconstruire en altitude, dans un site isolé
La reconstruction d’un bâtiment à près de 2 000 mètres impose une logistique particulière. Le refuge se situe au fond du vallon de la Buffe, à distance du Chazelet, dans un secteur où l’accès dépend du relief, de la météo et de la saison. Le chantier devait donc composer avec les contraintes propres à la haute montagne, sans qu’il soit nécessaire d’en exagérer la difficulté pour mesurer l’ampleur du projet.
Le site officiel indique que les travaux ont débuté en mai 2016 et se sont achevés en juillet 2017. Le bâtiment a été totalement rebâti. Des entrepreneurs et des artisans locaux ont été choisis pour réaliser les travaux, ce qui ancre également le projet dans le territoire de La Grave et des Hautes-Alpes.
La reconstruction a permis de donner au lieu une nouvelle fonction tout en conservant son inscription dans le paysage. La silhouette du bâtiment est désormais celle d’un refuge, mais son emplacement renvoie toujours aux maisons qui formaient autrefois le hameau des Salomons. Cette continuité donne au site une profondeur que ne pourrait pas avoir une construction installée sur un terrain vierge.
Un refuge pensé pour une autonomie renforcée
Le Refuge du Pic du Mas de la Grave a été conçu avec une autonomie énergétique annoncée comme quasi totale. Une source a été captée et un système d’épuration autonome a été mis en place. L’électricité est produite par une installation solaire photovoltaïque, tandis que des panneaux solaires fournissent l’eau chaude et participent à l’alimentation d’un chauffage central.
Des poêles à bois assurent l’appoint. Dans un refuge isolé, ces équipements ne relèvent pas seulement d’un choix esthétique ou d’un argument environnemental. Ils répondent à la nécessité de produire et de gérer les ressources au plus près du bâtiment, en tenant compte de son éloignement des réseaux classiques.
Cette organisation rappelle aussi aux visiteurs qu’un refuge n’est pas un hôtel posé en pleine montagne. L’eau, l’énergie, les déchets et le chauffage y demandent une attention constante. Le confort proposé est réel, mais il repose sur des équipements adaptés à l’altitude et sur une gestion attentive des ressources disponibles.
Une étape du GR54 et un point de départ pour randonner
Le refuge est une étape du GR54, un itinéraire majeur pour découvrir l’Oisans et les Écrins. Cette position en fait un lieu de passage pour les randonneurs engagés sur un parcours itinérant, mais aussi un objectif de randonnée à la journée ou sur plusieurs jours depuis le Chazelet.
Le Pic du Mas de la Grave est présenté comme un sommet de 3 000 mètres accessible par un itinéraire considéré comme abordable dans sa catégorie. Son sommet offre un panorama à 360 degrés sur les massifs voisins. Comme toujours en montagne, la facilité relative d’un sommet ne dispense pas de vérifier la météo, l’état du terrain et les conditions du jour.
Le plateau d’Emparis et ses lacs constituent une autre destination recherchée dans ce secteur. Le relief permet également d’envisager des traversées entre le plateau et le Goléon. Ces itinéraires s’adressent à des marcheurs préparés, capables d’évaluer la longueur, le dénivelé et l’évolution des conditions météorologiques.
Un accueil simple après l’effort
Le refuge propose des petits dortoirs de quatre à six places, pour une capacité totale annoncée de 34 personnes. L’accueil comprend une restauration le midi et le soir, ainsi qu’un hébergement adapté à l’esprit des refuges de montagne. Les gardiens peuvent conseiller les visiteurs sur les itinéraires, en fonction de la météo et des envies de chacun.
Après une journée de marche, le lieu offre plusieurs espaces et équipements pour ralentir. Une terrasse orientée au sud permet de profiter du panorama. Des livres, des jeux, un piano, une guitare et une pétanque complètent l’accueil. Un sauna finlandais est également proposé, sous réserve des conditions indiquées par le refuge.
Hors saison, un refuge d’hiver de six places est ouvert en gestion libre. Il dispose d’une cuisinière à bois, de vaisselle et de couvertures. Cette formule suppose une préparation spécifique et une autonomie plus importante. Les informations de réservation, les périodes d’ouverture et les conditions d’accueil doivent être vérifiées directement auprès du refuge avant le départ.
Une reconstruction qui prolonge une histoire locale
La renaissance du Refuge du Pic du Mas de la Grave ne se limite pas à la remise en état d’un bâtiment. Elle prolonge une histoire commencée avec les maisons d’alpage, poursuivie par la maison de Polyte, puis interrompue par l’abandon et les intempéries.
En reprenant la ruine en 2014, Denis et Victor Lavenant ont donné une nouvelle vie à un lieu qui aurait pu disparaître. Le refuge accueille désormais des randonneurs, des habitués du GR54 et des visiteurs venus découvrir le plateau d’Emparis ou les sommets environnants. La montagne y est à la fois un espace de passage et un espace de mémoire.
Cette double dimension fait l’intérêt du site. On y vient pour marcher face à la Meije, mais aussi pour comprendre ce que représentait autrefois la vie dans les alpages. Le bâtiment rappelle qu’un refuge peut être davantage qu’une halte : il peut devenir un trait d’union entre le patrimoine rural, la randonnée contemporaine et la transmission familiale.
Sources
Le Monde, « Au Pic du Mas de la Grave, père et fils recréent un refuge à 2 000 mètres d’altitude : “Là, il fallait s’accrocher” », 22 août 2026.
Site officiel du Refuge du Pic du Mas de la Grave, page « Histoire/reconstruction ».
Parc national des Écrins, fiche « Refuge du Pic du Mas de la Grave – Chez Polyte ».
