On vous a répété toute votre vie qu’une bonne paire de chaussures, c’est la base de la rando. C’est peut-être exactement le contraire. Un kinésithérapeute et plusieurs études récentes pointent vers une vérité dérangeante : nos godasses de marche modernes, même les plus techniques, modifient notre démarche de façon contre-nature, au prix de dizaines de millions de microchocs accumulés sur une vie. Si comme nous vous avez investi dans le matériel rando dernière génération, ce que vous allez lire va vous faire réfléchir.
Le talon d’abord : une invention récente, et un problème réel
Depuis 7 millions d’années, le groupe de primates dont descend l’espèce humaine se déplace en bipède. Pendant l’essentiel de cette période, les hominidés ont simplement protégé leurs pieds avec des végétaux ou du cuir animal, pour éviter coupures et froid. La fonction était strictement protectrice, pas mécanique.
Tout change il y a environ un siècle, avec l’avènement du caoutchouc synthétique. Les chaussures modernes, des sneakers aux chaussures de randonnée montantes, ne se contentent plus de protéger. Elles modifient activement la façon dont on pose le pied. Résultat : rigidité, avant resserré, semelle épaisse et talon surélevé nous forcent à attaquer le sol avec le talon en premier, à chaque pas.
Or, comme le souligne Bernard Delalande, kinésithérapeute et auteur d’un article récent sur la nécessité de marcher autrement, « c’est totalement contre-nature. Aucun mammifère terrestre n’attaque le sol autrement qu’avec ses doigts et l’avant de son pied. » Notre démarche naturelle repose sur un appui avant-pied, les orteils jouant le rôle d’amortisseurs. Le talon n’est pas conçu pour encaisser le choc initial du pas.
7 000 pas par jour, des millions de microchocs sur une vie
Le chiffre est vertigineux. À raison de 7 000 pas par jour dans une vie active, chaque microtraumatisme généré par l’attaque talon s’accumule. Bernard Delalande parle de « dizaines de millions de microchocs qui se propageront dans la chaîne ascendante : cheville, genou, hanche, et au final, à force d’accumulation, jusqu’au cerveau. »
La source mentionne aussi qu’en France, 113 000 prothèses de genou sont posées chaque année, un chiffre qui nourrit le débat sur le lien entre chaussage inadapté et usure articulaire à long terme.
Ce que ça change concrètement sur le sentier
Pour un randonneur régulier, la question n’est pas de sortir pieds nus sur un GR caillouteux. C’est d’abord de comprendre ce qui se passe mécaniquement, puis d’adapter progressivement. Quelques pistes concrètes que la recherche sur la marche naturelle commence à valider :
Travailler l’appui avant-pied, même chaussé, en cherchant à poser le milieu du pied plutôt que le talon. C’est une rééducation progressive, pas un changement brutal. Les chaussures minimalistes, à semelle fine et drop faible (différence de hauteur entre talon et avant-pied proche de zéro), permettent de s’en rapprocher sans aller pieds nus.
Sur les sentiers, ralentir légèrement et raccourcir la foulée aide aussi à naturellement réduire l’impact talon. Une foulée trop longue accentue mécaniquement l’attaque talon, surtout en descente, là où les genoux souffrent le plus. C’est d’ailleurs pourquoi les précautions en montagne insistent souvent sur la technique de descente autant que sur l’équipement.
Enfin, marcher régulièrement pieds nus chez soi, sur pelouse ou sur une plage, renforce les petits muscles intrinsèques du pied que des années de chaussage ont progressivement mis en sommeil. C’est accessible à tous, sans investissement, et recommandé comme complément à une pratique régulière.
Faut-il pour autant jeter ses chaussures de rando ?
Non. La protection reste nécessaire sur terrain rocheux, en conditions froides ou humides. Mais la source est claire : le dogme « bonne chaussure = bon pour vos pieds » mérite d’être sérieusement questionné. Les preuves s’accumulent pour montrer que nos chaussures modernes, y compris les modèles techniques de randonnée, font plus de mal que de bien sur le long terme en altérant muscles, nerfs et articulations.
Ce que Bernard Delalande et d’autres spécialistes proposent, c’est une transition progressive vers une marche plus consciente, plus naturelle, avec un matériel moins contraignant mécaniquement quand le terrain le permet. Pas une révolution du jour au lendemain, mais une rééducation progressive qui se compte en semaines et en mois.
Pour les randonneurs de 40-65 ans qui accumulent des kilomètres depuis des années, c’est peut-être le conseil le plus utile de la saison : prêtez attention à comment vous posez le pied, pas seulement à où vous mettez les pieds.
