Il marche depuis 28 ans pour rentrer chez lui : à 57 ans, il redoute maintenant l’arrivée

karl bushy

À 15 h 30, le lundi 5 octobre 2026, un homme de 57 ans est sorti de l’eau sur la plage de galets de Shakespeare Beach, juste au sud de Douvres. Il venait de passer vingt heures dans la Manche, réparties sur trois jours, pour couvrir 34 kilomètres depuis les côtes françaises. Karl Bushby n’avait pas retrouvé le sol britannique depuis 1998.

Il n’était pas rentré pour autant. Ce jour-là, il n’a pas terminé son voyage : il en a franchi l’avant-dernière étape.

Douvres n’est pas Hull

Entre la plage du Kent et sa ville natale, au nord de l’Angleterre, il reste à traverser le sud du pays puis à remonter vers le Yorkshire. À pied, comme le reste. La BBC annonçait début octobre une arrivée à Hull « début novembre » ; le Guardian précise quelques jours plus tard qu’il vise le 1er novembre, la date exacte de son départ, vingt-huit ans plus tôt.

Toute la fin du projet tient dans cet écart. Un homme qui a traversé les Amériques, l’Asie et l’Europe n’a plus devant lui qu’une portion d’Angleterre, la moins dépaysante. C’est là que son histoire devient intéressante pour qui marche le dimanche, comme ce neurologue fidèle à sa sortie hebdomadaire depuis trente ans.

Deux règles, et douze ans devant lui

Karl Bushby est anglais, né à Hull en 1969. Il quitte l’école à 16 ans sans diplôme, s’engage dans les parachutistes pour onze ans, et part à 29 ans avec une idée fixe : relier à pied le sud du continent américain à sa ville natale, sans moyen de transport pour avancer.

Le 1er novembre 1998, il s’élance de Punta Arenas, au Chili, avec l’équivalent de 500 dollars, sans parler espagnol, et une remorque de golf transformée en chariot de survie — « la Bête », qui l’accompagnera pendant des décennies. Deux règles : aucun véhicule pour progresser, et pas de retour avant d’être arrivé à pied. Les détours et les pauses sont permis, à condition de reprendre exactement là où la marche s’est arrêtée.

Il avait prévu douze ans. Il en a mis vingt-huit, et l’écart ne doit presque rien à la marche : il doit aux visas, à l’argent, aux frontières et aux guerres.

Le détroit de Béring, mars 2006

Entre l’Amérique et la Russie, il y a un détroit que personne n’avait encore franchi à pied dans ce sens. Bushby s’y attaque en mars 2006 avec le Français Dimitri Kieffer. Quatorze jours sur la glace, à tirer des traîneaux de 90 kilos, avec des passages où la banquise cède sous leur poids.

Ils passent. À l’arrivée en Tchoukotka, les gardes-frontières russes les arrêtent : ils sont entrés sur le territoire sans passer par un poste de contrôle. L’affaire prend une tournure judiciaire : espionnage, cinq ans de détention évoqués. Elle remonte jusqu’à Londres. En mai 2006, la cour d’appel russe autorise Bushby à poursuivre. Sa marche reprend, et la Russie va l’occuper onze ans.

Onze ans à tourner autour de la Russie

Le problème n’est pas la distance, c’est le papier. Un visa russe vaut 90 jours sur 180. La toundra, elle, ne se traverse qu’en fin d’hiver, sur des rivières gelées et des routes de glace. Entre les deux contraintes, Bushby avance par tranches de quelques centaines de kilomètres, puis rentre attendre.

La crise financière de 2008 lui coûte plusieurs sponsors. Il s’installe au Mexique, où la vie est bon marché, et y reste deux ans à travailler comme serveur. En 2013, la Russie lui interdit le territoire pour cinq ans. Il traverse alors les États-Unis d’ouest en est, jusqu’à l’ambassade de Russie à Washington. L’interdiction est levée à l’automne 2014. Il repart en Sibérie, gagne la Mongolie, la Chine, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan. La pandémie l’immobilise trois ans.

La Caspienne, puis la Manche

En 2024, la route terrestre vers l’Europe se ferme : ni l’Iran ni la Russie ne sont des options raisonnables avec un passeport britannique. Bushby contourne par la mer et traverse la Caspienne à la nage, du Kazakhstan vers l’Azerbaïdjan, en 31 jours, avec la marcheuse américaine Angela Maxwell et deux nageurs azerbaïdjanais.

L’Europe ensuite : Turquie, Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Slovaquie, Belgique, France. Il reste un tunnel sous la Manche. Bushby demande à l’emprunter à pied, par le tunnel de service ; Eurotunnel refuse, invoquant la sécurité. Il demande alors l’autorisation de nager, l’obtient, et traverse.

Ce que le corps garde

Un détail, glissé dans une dépêche de janvier : la distance quotidienne a baissé. Trente kilomètres par jour au début, vingt à vingt-cinq en janvier 2026. Ce n’est pas une blessure, c’est l’usure — un corps qui a vieilli en marchant et qui négocie désormais avec ses propres limites, comme celui qui s’arrête quelques semaines et découvre ce qu’il garde vraiment.

Le physique surprend, et il le sait. « Everyone’s saying: if he’s been walking 28 years, why does he look so fat? » La réponse est dans son quotidien : stations-service, mois d’attente pour un visa, biscuits. Le marcheur après 28 ans de route n’est pas un athlète entretenu, mais un homme qui vit dehors par intermittence depuis 1998.

« No, it’s boring as hell »

C’est la phrase qui change la lecture de tout le reste. Le Guardian lui demande s’il aime marcher. « No, it’s boring as hell », dit-il en riant. Et d’ajouter : « It’s really, really tedious. » Ce qui l’intéresse, dit-il, c’est « trying to get from A to B » : le trajet dans son entier, la ligne sur la carte, la manière de la tenir.

Voilà ce que son histoire dit de la marche : elle n’est pas forcément un plaisir. Elle peut être un métier, une obstination, une structure mentale. Ceux qui randonnent le samedi pour le paysage ont peu en commun avec cet homme-là, sinon le geste. Et ce geste suffit à poser la question : que reste-t-il d’une vie passée à avancer, quand on a fini d’avancer ?

La dernière ligne droite ne ressemble à rien

À Douvres, il a dit : « It hasn’t been easy, and that’s part of the point ». En janvier, il disait déjà : « This thing needs wrapping up. But I have mixed feelings. » Puis cette phrase, plus dure : « It’s going to be a hard stop; the end of a life. »

Le bilan humain, il ne l’a pas caché. Un fils qu’il n’a pas vu grandir, une petite-fille de douze ans qu’il n’a jamais rencontrée, des relations défaites par la distance. « Mission first », résume-t-il. Il reconnaît aussi que « I have been the centre of my world ». À 57 ans, il va devoir réapprendre ce qu’il appelle les choses d’adulte : un travail, un logement — celui de sa mère —, une place dans une famille qu’il a quittée.

Il lui reste quelques centaines de kilomètres d’Angleterre. Les plus faciles physiquement. Les plus difficiles à raconter, parce qu’il ne s’y passe rien : un homme marche vers une maison qu’il n’a pas vue depuis 1998, et il sait que le but atteint signera la fin de ce qui l’a fait tenir.

C’est cela, 28 ans de marche. Pas une performance. Une manière de différer le moment où il faudra s’arrêter.

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